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27.5.05
Palahniuk no Cagole |
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Vingt deux heures, dimanche soir. Centre commercial de Plan de Campagne, en bordure de l’autoroute A7. J’allume une énième cigarette. Déconfite, je me rend compte que je m’emmerde quelque chose de correct. je passe un à un les morceaux sur mon iPod, trouver un truc d’ambiance, une bande originale qui va bien. Qu’est-ce qu’elle branle, c’est pourtant pas compliqué de fermer un putain de salon. Je cherche un truc dans la boite à gants. Des gants justement. Le parking est vide, refroidi des hydrocarbures et des clients qui l’ont chargé toute la journée pour aller acheter des trucs là-bas dans la galerie marchande. J’attends. Une fille finit par sortir, et pour moi c’est le signal : j’ouvre la portière, descend, mon sac en bandoulière, assez lourd. Bande son : Blondie – The Tide Is Hight - Hey miss ! La fille est tout en blanc, mis à part des bottes pointues roses à boucle en argent. Un peu trop grosse pour le look. Je pense « dommage qu’on ne flingue pas simplement sur les mauvais choix vestimentaires ». Elle porte un blond vénitien dans un carré long brushé du genre qui prend deux plombes le matin. Des mèches rouges par dessus, comme si c’était pas suffisant. Elle continue de marcher vers sa voiture, une Seat Ibiza jaune poussin. Il ne se peut pas qu’elle n’ait pas entendu. - Hey, j’ai dit HEY ! La fille se retourne. Une expression inadéquate sur le visage, pas l’habitude de rencontrer des gens sur le parking à cette heure-ci. Je m’approche d’elle, elle me demande « Vous êtes perdue ? » et j’ai une idée de réplique qui serait drôle à ce moment là mais je préfère me réserver pour la suite. La suite c’est quand la fille est agenouillée par terre et elle pleure un peu fort, comme une petite fille à qui on aurait refusé une glace ou un ballon d’hélium dans une fête foraine, ou plus communément, comme une putain de radasse blonde qui chiale et appelle sa mère. Je lis sa carte d’identité. Entre deux sanglots : - S’il vous plaît s’il vous plaît s’il vous plaît ! Je soupire. Ca ne va pas être facile pour celle-là, j’aurais dû envoyer Céline, elle gère mieux les cas aigus. Je demande : - Alors Magali, tu as vingt-deux ans, et ce soir tu va mourir sur ce putain de parking de centre commercial, n’est ce pas merveilleux ? - S’il vous plaît s’il vous plaît s’il vous plaît, je peux vous donner ma voiture si vous voulez, videz mon compte en banque, je ne dirais rien à la police… Elle me fatigue car elle parle beaucoup trop comme si on était dans un putain de film et je pense au livre que je voudrais bien terminer en rentrant chez moi avant de dormir et comme j’ai peur que ça s’éternise je dis « Ta gueule ma chérie s’il te plaît, maintenant tu parleras juste quand je te poserais des questions ou quand tu auras envie d’aller faire pipi » et j’appuie un peu plus fort sur la base de son crane avec le canon de mon 38 spécial Smith & Wesson alors elle ne bouge plus pendant un moment et ça me permet de lui expliquer les choses : - Pourquoi souhaite tu survivre au juste ? Pour te rendre au Spart’ encore une fois samedi soir ? Pleurs. - Pourquoi es-tu shampouineuse dans ce centre commercial ? - Euh … Bande Son : Blondie – Atomic J’appuie un peu plus encore dans son cou, afin qu’elle sente qu’elle ne peut pas passer cette question. Elle crie : - Parce que j’ai arrêté mes études en cinquième !!! Je lui tire les cheveux, un peu fort quand même jusqu’à ce qu’elle crie. - Pourquoi ? Elle pleure, a un instant d’hésitation avant de répondre que c’était « Vraiment trop dur, trop dur surtout les maths ». - Trop dur ? Tu veux dire que tes parents te battaient ? Tu vivais dans la rue ? Tu a du te prostituer le cul pour te payer la cantine ? Je regarde son passeport. Elle a passé ses dernières vacances au Cap Vert. Ca m’énerve, les shampouineuses ne vont pas au Cap Vert. Elle justifie maladroitement : - Non … Mais c’était trop dur, trop … Difficile. Je ne comprenais pas toujours tout en cours. Difficile. Je repasse rapidement en mémoire le programme de maths cinquième. Produits de deux fractions. Pythagore. Je pense à Marie-Curie ou Ada Byron. Puis, tout de suite après je pense « Putain de branleuse ». Je balance, gratuitement : - J’espère que depuis le temps tu sais ce qu’est une fraction, pétasse. Du pied je la pousse un peu en avant, afin qu’elle tombe sur ses coudes, elle se retrouve à quatre pattes et se remet à pleurer cette fois ci avec un temps de latence, comme une enfant qui vient de s’étaler. Tout en déglutissant un mélange de larmes et de morve, elle hurle : - Pourquoi moi ?! - Pas vraiment de réponse à ça. Il va falloir que tu l’acceptes sans trop perdre de temps. Qu’est ce que tu voulais faire de ta putain de vie au juste ? - Je voulais être shampouineuse. Je lève les yeux au ciel, fait un quart de tour sur le côté et lui balance un coup de pied dans le ventre, je suis un peu déboussolée il faut dire, je n'ai jamais entendu ça de ma de vie, carrément. - Je te repose ma question. Que voulais tu faire de ta vie ? Que voulais tu faire quand tu étais enfant. - Je, je … Je suis tombée sur une molle. Je souffle, exaspérée. Et puis, nouvelle salve de sanglots quand j’arme le chien. Bande Son : Blondie – Sunday Girl - Ecoute ma puce, je crois que tu n’a pas tout compris. Je te pose une question. J’aimerais une réponse. C’est simple jusqu’ici non ? Pour te détendre, tu n’as qu’a te dire qu’on n'est plus à l’école. Je marque une pause, tente de préparer mieux le terrain pour lui éviter de dire une connerie fatale. Je place une certaine douceur dans ma voix : - Alors, c’était quoi ton rêve de vie quand tu étais petite. - Je voulais être shampouineuse, c’est vrai ! Je vous le jure !! Merde. Je n’ai jamais été confrontée à ce cas. Alors, c’est ça, cette fille n’a jamais eu aucune putain d’ambition. Faire des shampoings la semaine et sortir en boite le week-end ? Désespérée par ce que je viens d’entendre, et comme je ne sais plus trop quoi faire, je lui tire les cheveux, la fout par terre, et je réitère : - Non. Je n’accepte pas cette réponse. Je suis désolée de t’annoncer que ça ne va pas être aussi facile. Elle s’énerve, un brin lasse dans sa terreur, répète qu’elle n’a pas voulu faire autre chose à aucun moment. - Ne te fout pas de ma gueule. Personne ne veut faire ça. Personne ne veut faire ce boulot de merde, tu comprends ? Elle pleure, râpe ses chaussures sur le bitume, tire ses cheveux, a son premier cri animal. Nous sommes à une encablure de la crise de nerfs. Finalement se calme un instant, dit que c’est vrai, qu’elle voulait faire ça depuis toujours, qu’elle faisait des shampoings à tous ses jouets : poupées Barbie, petit poneys, à son chat, même. Ce sont des choses qui arrivent, alors. Parfois, un spermatozoïde rencontre un ovule pour cette raison là. Les boites de nuits comme raison de vivre. Evidement ça n’est pas suffisant. Pour être crédible, je vais être obligée de la descendre, question de schéma, de cohérence, et ça c’est vraiment lourd. Et puis pour appuyer mon propos je prétexterai un truc impardonnable, éliminatoire. La Seat Jaune. Je pense que les filles approuveront. Dry your eyes Sunday girl. |