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3.6.05
Tea time |
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Paris. Installée dans un fauteuil cossu du Train Bleu, nous sommes attablés près d’une fenêtre donnant sur les quais et je suis censée passer un moment agréable en famille en attendant le départ du train transatlantique de 17h15 pour New-York. Je regarde mes enfants avec dédain : assis en face de moi, ils dégustent leurs profiteroles maison en fumant des clopes et en se mettant sur la tronche, et c’est tellement habituel. Je me contiens, malgré l’envie de les tabasser un par un à coup de carafe à eau, parce que l’endroit que nous avons choisi pour le goûter supporte assez mal ce genre de démonstrations d’amour maternel. Je me permets un commentaire posé : - Vous pourriez éviter de fumer devant nous, mes petits chéris. Ma fille, Kiara, tire par deux fois sur le filtre de sa cigarette, le tachant de rose pailleté, avant de daigner m’informer, sur un ton pointu de petite connasse avertie : - Mais maman, ça ne fait plus mal de fumer, les médecins scolaires le conseillent même entre deux cours pour améliorer notre concentration. - Ça n’est pas parce qu’on peut te soigner des méfaits du tabac avec une injection qu’il faut persister avec cette manie. Mine de rien, l’aspect de tes cheveux et de ta peau n’ira pas en s’améliorant. - Maman, j’ai quatorze ans, ma peau est parfaite, et de toutes façons, tu sais très bien que j’ai les moyens de tout faire arranger par des spécialistes. Je soupire, je ne peux rien dire, je viens moi-même de recourir à un procédé similaire il y a une semaine pour redonner de l’éclat à mon teint. Kiara porte une robe en vinyle noir que nous avons achetée ce matin même, des collants de soie bleu pétrole, une casquette a écran LCD, et elle a l’air d’une pute avec ses lunettes Chanel qui planquent la moitié de sa tête, cadeau de sa meilleure amie japonaise. Sa chevelure comporte des myriades de tubes multicolores de quelques microns de diamètre. Elle porte un diamant de 0.02 carats sous la cornée de l'œil droit, des billes de silicone ont été posées sous la peau de ses avant bras, et sa langue a été sectionnée au laser afin de former une petite fourche de chair rose. Son petit frère, Alexis, onze ans, n’est pas spécialement en retrait ; New Rock huit boucles montantes vernies, pantalon de latex cerise, et tee-shirt designé par un jeune créateur new-yorkais héroïnomane décédé. Comme je sens venir l’esclandre entre les deux, au sujet de qui a piqué un profiterole à l’autre, je tente une diversion éducative : - Avez vous noté la vitesse à laquelle nous allons voyager vers New-York lorsque nous serons sous l’océan ? - Huit mille kilomètres heure, répond Alexis pas peu fier d’avoir pris la peine de lire la brochure sur la table. - Et comment fonctionne-t-il ? - Par lévitation électrique ! Je le reprends, sur un ton sûr et appuyé : - Lévitation magnétique, mon chéri. Je ne connais pas du tout les principes de base de la lévitation magnétique, même si ils sont expliqués dans un petit paragraphe de vulgarisation scientifique figurant sur la brochure, et Alexis cède un « Ah … » de déception due à son erreur, mais il ne pose pas de questions pour en apprendre plus sur le fonctionnement du train, ce qui me soulage. Kiara n’a pas écouté la conversation, mâche un truc dans sa bouche et regarde la foule sur les quais en contre-bas. Bien qu’elle soit ma fille biologique, je ne l’ai pas portée. Elle a été conçue in vitro et placée en matrice. Mon mari avait trop peur que je ne sois plus tout à fait à son goût après avoir porté un enfant. Plus tout à fait « enculable » pour reprendre ses propres termes à l’époque. Quand il m’a proposé une grossesse artificielle, j’ai tout de suite adoré l’idée. Aucune contrainte, peu d’implication de ma part. Je n’avais pas envie de porter d’enfant, je me fichais d’en avoir. D’en avoir une tripotée même, parce que nous sommes blindés de pognon et que jamais de ma vie je n’aurais à me fatiguer pour m’en occuper, ou bien à me priver pour eux. La finalité étant que pour notre image, c’était quand même plus en vue de fonder une famille, dont acte. Un développement suivi d’embryon en matrice dure quatre mois. Nous avons signé pour une fille. Son ADN a notamment été modifié pour qu’elle mesure un mètre quatre vingt à l’âge de vingt et un ans, soit dotée de dents parfaites, d’une ossature moyenne, et de pas moins de quarante grains de beauté harmonieusement répartis sur son corps. Nous avons bien stipulé sur le contrat qu’elle devrait être brune, avoir les yeux bleus et une peau mate. J’ai personnellement veillé avec le généticien à ce qu’une mouche « Madonna » soit insérée juste au dessus de sa lèvre, afin de donner plus de caractère à son visage, et qu’elle ai des yeux en amandes. Mon cadeau de bonne fée : une mine de salope. Cent cinquante mille dollars : aujourd’hui, voila ce que ça coûte de faire fabriquer un enfant à votre image sans grossesse. L’adoption, la Chine, tout ça est tellement démodé. Kiara aime bien l’idée de ne pas sortir de mon ventre, mais d’une machine. Elle s’en vante, souvent en ma présence, à toutes ses copines : « Je suis une fille des machines, une meta-fille ». Elle aime à croire que ça pourrait me vexer, qu’elle raconte ça, me faire de la peine. Elle doit supposer que j’ai de l’affection pour elle, une sorte de lien mère-fille, le truc ineffable, psychique, et éternel. Que moi, la femme la plus vénale, matérialiste et intéressée de ce coté-ci de la Seine, je puisse avoir quelque rapport avec le rôle de la Mama latine. Elle se moque, me taquine, parfois avec beaucoup de méchanceté, elle cherche la faille, l’affection, au fond. La crise d’adolescence ne fait pas faux-bond aux enfants comme Kiara. Ca lui passera, le temps qu’une indifférence totale à mon égard s’installe chez elle. A moins qu'elle ne fasse une overdose réussie avant ses quinze ans. Mon compte en banque et mari évite de me regarder pour ne pas avoir à vérifier que mon fond de teint camoufle parfaitement l’adorable hématome qui décore ma joue depuis hier, date de notre dernière altercation. Cette fois-ci, c’est un téléphone de cinquante trois grammes qui est venu de sa pleine inertie voler à l’encontre de mon visage. Je lui demande poliment : - Chéri, cela t’ennuierait-il de me resservir ? Espèce d’ordure. - Bien sûr que non. Il s’exécute dans des manières impeccables, travaillées. Je bois mon Pommery en imaginant diverses façons de le faire mourir dans d’atroces circonstances. Peut-être pourrais-je commander une sorte de guillotine à mon ébéniste, celui même qui a créé le berceau d’Alexis, et m’amuser cinq minutes avec sa bite avant de lui coller une balle dans la nuque en sifflotant un requiem de Mozart. Depuis une minute, ma fille étudie ostensiblement un jeune garçon à deux tables d’ici, qui semble taper dans les vingt-cinq ans. En réalité, elle est déjà entrain de lui montrer avec application sa langue coupée en deux et ses sous-vêtements tokyoïtes en plastique. Elle a retiré ses lunettes et a les yeux révulsés une seconde sur deux. Je fais semblant de ne m’apercevoir de rien, pour ne pas me sentir obligée de l’engueuler pour son attitude de pute, nous nous faisons déjà assez bien remarquer. Au fond elle peut bien y aller ; je n’en ai rien à foutre. Qu’elle le touche le fond, qu’elle y aille tout droit. Qu’elle appuie le trait, fasse tout son possible, et ça ne sera pas reposant. Il va falloir qu'elle y mette du sien pour y arriver, l’humanité ne l’a pas attendue. Elle est consciente de son atroce banalité, gamine lambda de son ère, paresseuse, pourrie de thunes, défoncée en permanence, viciée jusqu'à la lymphe, désintéressée de toute chose en ce monde. Le seul fait qu’elle respire n’est qu’un bonus, son existence n’a rien changé à la mienne. Elle pourrait claquer dans l’instant, rompre un anévrisme, il n’y aurait rien à écrire. Quatorze ans. Elle peut bien partouzer, se prostituer, faire n’importe quoi avec son cul. Elle peut bien se mettre des fix toute la journée, monter un trafic d’arme, ou partir faire la tribe en Inde avec un camion et des chiens. Finalement, ça n’est plus une question d’âge ou de rébellion, c’est juste son patrimoine génétique qui est trop lourd. Elle transpire sa mère dans les gènes, elle n’est pas responsable de sa déchéance. Rejeton du vice, la dépravation perce jusque dans chacune de ses cellules, tout ça régnait en elle avant même que ses poumons ne connaissent le goût de l'oxygène. Ce qui paraît à la fois incroyable mais qui est inévitable, c’est qu’elle tombera plus bas que moi, et que ses enfants à elle s’enfonceront encore plus. Et leurs propres enfants continueront, tout comme les enfants de leurs enfants, et ainsi de suite jusqu'à ce qu’une guerre thermonucléaire vienne tous nous mettre d’accord. Kiara semble en forme, tout en continuant de mater le garçon de l’autre table, qui détourne la tête par intermittence, l’air vraiment gêné, elle commence à faire mine de se masturber et gémir assez fort, plutôt de plus en plus fort. Son père qui avait le nez plongé dans les résultat boursiers du Times, sort de sa torpeur et lui demande ce qui lui prend, limite habitué, il prend son expression automatique d’un genre outré. Elle répond, amusée, pointant de sa Marlboro l’objet du trouble : - Je me l'attraperais bien dans les chiottes, tu veux nous rejoindre papa ? Un petit film souvenir serait pas de refus. C’est pour ma collec perso. Elle éclate d’un rire faux. Il ne répond pas, baisse des yeux furieux sur son verre, replace sa mèche sur son front, détourne enfin la tête et siffle un peu de sa vodka-pomme, correctement énervé. Comment pourrions nous reprocher quoi que ce soit à nos enfants ? Nous sommes la merde même qui les a engendrés. Alexis rigole des frasques de sa sœur, elle lui demande dans un regard infernal si il a un problème, « Pauvre connard » tout en sortant une petite fiole rose et translucide de son sac, assez nerveusement. C’est son père qui lui procure ses grammes de coke chaque mois, qui supervise, négocie une consommation mesurée de sa part moyennant de la bonne qualité à tous les coups. Elle a droit à un gramme supplémentaire par mois à chaque fois qu’elle prend un an, sans compter la prime pour le cadeau d’anniversaire et les à-côtés pour les sorties. Nous sommes des parents assez cools. Avec Kiara, nous avons préféré mettre les choses au clair d’entrée de jeu à ce niveau-là, puisqu’elle est venue en parler d’elle-même ouvertement, signifiant qu’elle s’en foutrait plein le nez que nous soyons d’accord ou pas, puisqu’elle avait les moyens, et qu’elle ne comptait pas faire sa vie sans drogues de synthèse ni cocaïne. Elle a aussi expliqué qu’elle n’en avait rien à faire de nos avis, qu’elle n’attendait aucune forme de décision ou de permission de notre part, d’autant qu’elle a notre « exemple plus ou moins flagrant sous les yeux ». Elle a ajouté qu’elle passait juste le dire à titre informatif, dans un souci d’honnêteté de rapports parents-enfants. C’était une conversation très drôle, et nous avons beaucoup ri de cette plaidoirie qu’elle avait préparée, avant de lui expliquer que nous avions un très bon dealer pour elle, et j’ai repensé au jour ou elle avait eu ses premières règles et au dialogue que j’avais eu avec elle. Entre deux séries d’injures très appuyées, Kiara grimace crûment à son frère, dans les tons blancs et rouges violacés. Alexis rit de plus belle à ces insultes, se fait remettre en place encore un peu plus vertement « Pauvre taré de merdeux masochiste ». Alexis ne connaît pas le sens du mot « masochiste », et Kiara non plus. Kiara rigole en parlant, mais quand ses yeux se posent sur quelque chose ou quelqu’un qui lui déplait, elle s'irrite et devient sombre, son visage change radicalement de ton, puis elle se marre à nouveau la seconde d'après. Fendages de gueule en règle suivis de pauvres expressions haineuses, carrément en place niveau cyclothymie à haute-fréquences, il est temps pour elle de prendre un petit remontant. Elle se lève en bousculant son fauteuil, sautille de façon incohérente, complètement déchaînée « Je vais aux toilettes papa, commande moi un Jack avec du cocalight, merciiiiii ». Alexis se roule en boule dans son fauteuil pour éviter de prendre le sac de Kiara en pleine tronche quand elle le jette dans sa direction avec une violence inouïe avant de se diriger chaotiquement vers les toilettes. Tout en s’éloignant de notre table, elle fait plusieurs tours sur elle-même, puis se calme, puis recommence, pleine folie. Le père de famille tire la tronche quelque chose de ferme, il n’essaie même plus de comprendre le sens de tout ceci. Il vide son verre, fait signe pour qu’on lui amène le même dans sa version double avec le whisky de la petite, il a l’air vraiment de ne plus en pouvoir, d’être ici. Vivement lundi qu’il prenne son avion, que les vacances soient finies, qu’il se casse bosser, qu'il aille baiser une quelconque poufiasse qui sera au moins aimable, elle, et qu’il n’ait plus à supporter ces psychopathes qui constituent sa cellule familiale rassurante à lui. Plutôt un putain d’asile de déments, carrément le tableau de Jérôme Bosch super inspiré. Ma fille continue son numéro de pauvre folle en plein milieu du restaurant, bouge son corps, relève sa robe jusque sur le ventre, secoue ses cheveux en plastique. La démonstration médico-légale de sa toute dernière maladie. Son frère rit de bon cœur en la regardant faire. Un serveur impeccable apporte les verres, en essayant d’éviter Kiara qui court cette fois-ci aux toilettes comme une dératée. Comme je m’emmerde, je décide de jouer à la mère de famille excédée, ce qui me permet de me donner une contenance, au passage. Je crie : - Kiara ! Elle se retourne dans sa course, nous montre son majeur, et repart en courant de plus belle. Le petit rigole, s’allume une Marlboro, je le gifle avec discrétion « Ne la cherche pas toi. » Sur le coup, il ne proteste pas, et je hurle, cette fois-ci. - Kiara !! Elle ne se retourne pas. Interpelle une jeune femme très classe qui sort des toilettes, pour demander du feu, commence à la toucher à des endroits limites intimes et à jouer avec ses cheveux beaucoup trop longs et rouges. Je continue de hurler : - Kiara, ton argent de poche va sauter, et le reste aussi, je te jure, cesse de faire n’importe quoi, tu exaspères ton père ! La petite stoppe net, se retourne, ses joues s'empourprent imperceptiblement et ses yeux deviennent fixes et attentifs. Alors elle dé-serre les dents avec difficulté avant d’articuler : - Pardon maman. Je vais aux toilettes. Il y a autant de sincérité dans ses mots que de gratuité dans un bar à putes et je reconnais bien là ma fille, si sensible dès qu’il s’agit des contingences matérielles. Je lui jette un regard que je voudrais d'une apparence bienveillante dans l’idéal, car depuis que j’ai élevé la voix, on nous observe dans le salon. Kiara rejoint les toilettes en sautillant avec un peu plus de retenue. Alexis se met à pleurer. |