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5.7.05
Les praires désespérément légères. |
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Je suis assise sur le canapé et je regarde la télé en finissant un paquet de gâteaux. Ce genre de petits gâteaux complètement bios qui font pas maigrir mais presque. Qui ne fait pas prendre de poids en tout cas. Ils sont pas terribles ces gâteaux. Un peu trop secs. Ils vont me mettre des miettes partout. A la télé c’est la pub. Une fille préside le conseil d’administration d’une grande entreprise et tout le monde l’applaudit parce qu’elle lave ses cheveux avec le bon shampoing. Au début de la pub c’est l’executive woman de base : un tailleur gris, des lunettes austères et puis des cheveux tirés en arrière ; à la fin elle libère ses cheveux, jette ses lunettes au loin et après c’est limite si elle se fout pas complètement à poil sur la grande table de la salle de réunion devant une bonne dizaine de jeunes cadres en costards tristes qui ont l’air franchement impressionnés par ses performances. Tout ça grâce à son shampoing. Ils disent même pas s’il sent bon. Faut croire que oui. Les pubs de la télé sont faites pour faire culpabiliser les filles comme moi. Pour qu’elles se sentent moches, pas assez attirantes, pas assez salopes, pas assez baisables. Personne ne m’a jamais dit que j’étais jolie. Personne ne m’a jamais dit le contraire non plus d’ailleurs. Sauf une fois peut être, au collège, un groupe de pétasses de ma classe prétendait que j’avais un gros cul. J’ai passé des journées entières à regarder mon cul dans une glace. Il était pas si gros que ça. Mais le mal était fait. Le doute s’était installé. J’ai jamais eu confiance en moi, et c’est peut être à cause de ça en fin de compte. Ni moche ni jolie, les garçons ne se sont jamais vraiment intéressés à moi. Les garçons ils préféraient les filles comme celles qui se moquaient de mon cul. Plus tard au lycée je les voyais qui tournaient sans arrêt autour d’elles, prêts à n’importe quoi pour sortir avec. Et tellement fiers d’eux lorsqu’ils y arrivaient. Puis tellement tristes lorsqu’ils se faisaient larguer quelques jours après. Je les voyais tirer des tronches pas possibles dans la cour. Alors j’allais les consoler, j’ai toujours été très forte pour jouer la bonne amie, celle qui prête son épaule pour pleurer dessus. Je les écoutaient se plaindre, chercher désespérément la raison de leur défaite, blessés qu’ils étaient dans leur virilité, dans leur honneur, comme si le problème venaient d’eux. C’était pas eux le problème, c’était les filles après lesquelles ils couraient. Manipulatrices, narcissiques, orgueilleuses, impitoyables, dans les vestiaires du cours de sport je les entendais se vanter de leurs conquêtes. Enumérer les trophées de leur tableau de chasse, comme si tout ceci n’était qu’une sorte de jeu cruel dont elles faisaient et défaisaient les règles selon leur bon vouloir. Elles riaient de bon cœur à l’évocations de leurs prouesses. Moi je ramassais les morceaux de ce qu’elles s’amusaient à briser. Je pensais les blessures de leurs amants éconduits, qui me demandaient en quoi ils avaient merdé les yeux pleins de larmes. J’essayais de leur expliquer. Mais pas plus qu’ils ne voulaient me voir, ils refusaient de m’entendre. Ils me baisaient une fois ou deux, peut être pour me remercier de les avoir écoutés, ils me baisaient sans trop de ménagement, sans me rendre la tendresse que je m’efforçais de leur procurer, sans doute pour faire passer leur rage, puis ils me quittaient sans passion. Repartis sentir le cul d’une nouvelle pétasse avec une plastique parfaite. Moi ça me rendait triste de les voir se tromper à ce point, d’aller chercher si loin le bonheur que je leur donnais malgré tout, ça me rendait triste et moi j’avais personne pour me consoler. Je restais seule, seule à regarder se jouer ce petit jeu stupide. Je leur en voulais pas pour ça, moi les garçons je les comprenais. Trop bien même. Je comprenais leur faiblesse. J’ai toujours aimé les garçons. Je les aimais pour leur fragilité, bien cachée derrière leurs faux-semblants, leur attitudes de petits coqs orgueilleux et révélée seulement grâce à la méchanceté de mes congénères de sexe féminin. Ce n’était pas eux le problème, c’était les filles. Ça a toujours été elles. La pub d’après c’est une pub pour un téléphone portable qui prend des photos. Un gars essaye de se faire prendre en photo par un de ses potes à côté d’une bagnole genre Ferrari sur le capot de laquelle attend une blonde à gros nichons, style c’est ma bagnole c’est ma meuf. Après il se fait gruger par la gonzesse mais comme de toute façon c’est une salope elle fini par prendre des poses de call girl en chasse, le mec il fait ses photos pis la fille elle ouvre son sac à main elle en sort les clés de la voiture, elle les donne au gars pis elle monte coté passager. Le mec il se pose pas trop de questions, il prend le volant de la bagnole pis il se casse en laissant son pote tout seul, celui qui tient le portable qui prend des photos. N’importe quoi. De rage, je balance la télécommande contre la télé. J’aurais bien aimé en bousiller l’écran. Mais non, la télécommande explose en une myriade de petits morceaux de plastique noir, qui retombent sur la moquette. Ça fera ça de plus à aspirer, en plus des miettes de gâteau. Moi je serais la fille, si je roulais en Ferrari je me ferais pas chier à me taper un petit connard qui veut faire le malin pour faire marrer ses copains. Mais non. Je ne suis pas cette fille bien entendu. J’ai pas de Ferrari, et d’ailleurs qu’est-ce que j’en ferais ? J’ai pas de petit ami non plus. Je suis trop aigrie pour ça maintenant. Quand je rencontre un homme, invariablement il se met à me parler de ses amours passées. Et à chaque fois je retrouve les mecs de mon lycée en eux, à chaque fois une blessure secrète, un échec incompris et mal digéré. Toujours quelque chose à reconquérir. J’en ai eu marre de servir de serpillière. Marre d’essayer d’aimer ces cons qui ne me voient qu’à travers toutes ces pétasses perdues, et pour un temps seulement. Les gagnantes, et les perdantes. J’ai plus envie de jouer si c’est moi qui perd tout le temps. Etre l’éternel joker d’une nuit c’est pas une vie. Pas celle que j’aurais voulu en tout cas. Aujourd’hui dans la rue j’ai croisé une de ces filles qui étaient dans ma classe au lycée, une de celles que je détestais le plus. Une belle blonde, belle poitrine et beau fessier, toujours aussi élancée, bronzée, attirante. La même que dans ces putain de pubs. Elle portait une jolie robe dans les tons rouges, très sexy avec un décolleté plongeant bien comme il faut, et un petit sac à main en cuir noir, ce genre de sac de pétasse qui semble être fait de plastique tellement il brille. Au début j’ai cru qu’elle allait pas me reconnaître, ou alors qu’elle me reconnaîtrait et qu’elle ferait comme si de rien était. Mais non. Elle a fait bien pire. Elle a mis une main sur mon bras, me forçant à m’arrêter. Elle m’a fait son grand sourire, celui qui faisait fondre les mecs tout autant que sa paire de nichons. Et qui doit toujours aussi bien fonctionner. Elle a dit salut tu te souviens de moi ? Bien sûr j’ai dis, Sonia c’est ça ? Oui, elle a fait, alors comment ça va ? Qu’est-ce que tu deviens ? Comme si on avait été copines à l’époque. Au lycée elle avait pas dû m’adresser deux fois la parole, mais là on aurait dit qu’on avait été les meilleures amies du monde, que la vie avait longuement séparé et qui se retrouvaient par hasard des années plus tard. Et elle avait l’air sincère en plus. On a échangé quelques banalités sur le trottoir. Puis elle m’a invité à boire un thé chez elle, le hasard ayant voulu que l’on se croise à deux pas de l’endroit où elle habite. Je sais pas trop pourquoi mais j’ai accepté. On est monté dans son appartement et après elle a pas arrêté de parler. A me demander et tu te souviens de Machin, et tu te souviens de Bidule ? Bien sûr que je me souviens d’eux. T’es sortie avec, puis tu les a jetés quelques jours plus tard. Et je me suis chargée de les consoler, comme toujours. Quand ils se sont retrouvés requinqué ils m’ont larguée puis sont repartis à la conquête d’une nouvelle connasse dans ton genre. Alors oui, bien sûr que je me souviens d’eux. On a plus ou moins le même tableau de chasse toi et moi. Sauf que je lui ai pas répondu tout ça, me contentant de répondre oui, je me rappelle, le brun avec les beaux yeux bleus, oui il était mignon. J’avais pas besoin de formuler des réponses très élaborées, j’étais pas là pour ça. J’étais là pour l’écouter évoquer des souvenirs qui auraient pu être communs. Elle avait l’air d’y croire. Pour l’écouter déblatérer sur cette époque tellement formidable, à l’entendre énumérer la liste de mes déceptions et de tous ces mecs que j’aimais en secret. Oui. Tous, je les ai tous aimés moi. La télé continue de déverser ce flot de conneries que ces connasses de féministes qualifient de publicités sexistes, comme autant d’autels dédiés à l’avilissement de la femme moderne. Les féministes évitent de dire, ou de penser puisque c’est pas leur fort, que ces pubs sont en grande partie conçues par des femmes. Ironie du sort ou simple cynisme je ne sais pas trop. Les féministes sont des connes, se sont des femmes qui n’aiment pas les hommes comme elles le devraient, qui ne les comprennent pas comme moi je les comprends. Elles se trompent de combat, de cible, leurs objectifs sont mauvais. Et c’est pas un hasard si leurs mecs sont des cons aussi. Une pub pour du mascara suit une pub pour du rouge à lèvre. Une pub pour une bagnole prétend fournir aux hommes l’écrin idéal dans lequel placer leur petit bijou aux mensurations de rêve. Une autre pub proclame que tout comme l’amour, les diamants sont éternels. C’est sûrement stupide mais je ne peux pas m’empêcher de me sentir visée. Alors là s’en est trop pour moi, de rage et de désespoir je jette le reste du paquet de gâteaux bios contre l’écran, de toutes mes forces. Une pluie de miettes vient rejoindre sur la moquette les morceaux de la télécommande. Je prends la tasse de thé froid qui est posée sur la table basse et lui fait suivre le même chemin. Elle explose dans un bruit de porcelaine brisée et un peu de liquide se met à couler sur l’écran. La télé continue malgré tout de débiter ses conneries, imperturbable, comme autant d’insultes dirigées à mon encontre. Elle me nargue. Elle est indestructible. Je me sens désespérément impuissante. J’ai du mal à me contrôler. Je sens les larmes monter. Je me mets à trembler. J’ai trop chaud. Je me lève et me dirige vers la cuisine en décidant que cette fois-ci c’en est vraiment trop. Je supporte plus. C’est la fin. Tout doit s’arrêter ici, et maintenant. Dans la cuisine il y a un petit set de couteaux de différentes tailles. Un bloc de bois avec tout un assortiment de lames glissées dans autant de fentes, et un fusil pour les aiguiser. Ce genre de truc que tout le monde possède sans jamais vraiment s’en servir. Histoire de décorer le plan de travail. Autant lui donner une utilité ce soir, une toute dernière fois. J’ai toujours trouvé que le meilleur couteau pour se trancher les veines, c’est encore le couteau à désosser. Celui dont la lame est longue, très fine et dont le fil suit une légère courbe. La viande est vraiment facile à détacher de l’os avec ce genre d’instrument, c’est peut être le destin mais j’ai toujours eu beaucoup de plaisir à en utiliser un. Je prends le couteau par le manche et me dirige vers la chambre. Je pousse la porte et je fais un petit coucou à Sonia. Elle est toujours à sa place, sur son lit, là où je l’ai laissée. Le chatterton dont je me suis servi pour la bâillonner et lui attacher les membres tient décidément bien le coup. La vision du couteau dans ma main ne semble pas la rassurer, elle se débat stupidement en essayant de hurler derrière son bâillon. Elle est beaucoup moins jolie comme ça, toute rouge, débraillée et les cheveux emmêlés. C’est toujours un mystère pour les gens quand on trouve une jolie fille suicidée, ils ne comprennent pas les gens. Pourquoi mourir quand on est si belle ? Pourquoi vivre quand on ne l’est pas ? Ils ne comprennent jamais rien, pas plus que la pub de la télé. Je dis je suis désolée Sonia, j’ai renversé quelques miettes de gâteau sur ta moquette, tu m’en veux pas trop dis ? Je nettoierai tout avant de partir si ça peut te rassurer, oui je vais tout nettoyer c’est promis. Aujourd’hui c’est toi qui perds tu sais, mais ça veut pas dire que je gagne pour autant. Parce que moi je ne joue plus maintenant. « Ce qui fait mal, surtout à la fin des journées, ce qui fait mal, qui fait mal, mal mal. Les ailes cela coûte un prix fou, chaque plume. » Rédigé par Norma Jean Baker. |