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4.7.05
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Ma première guitare était une folk acoustique. Cadeau pour mes quatorze ans. Suivit une période chère à mes parents : « Allez vous faire foutre, je monte mon groupe de rock ». La lubie punk adolescente est passée par moi comme la nationale 7 traverse la France : franchement et sans détours. Il faut dire que j’avais déjà tout prévu, je visionnais en boucle les rushs du film, et tout allait arriver exactement comme je me l’étais raconté dans ma tête. Un destin commun ? C’était hors de question. J’avais tellement de talent artistique que je me faisais pleurer toute seule en écrivant des chansons le soir dans ma chambre (à l’encre turquoise). Ça voulait bien dire quelque chose, il fallait qu’il se passe un truc. Je ne pouvais pas ne pas réussir. Les autres étaient tellement chiants : j’en étais d'autant plus fantastique. C’était couru. Je ne pouvait pas gâcher cela en ayant une vie de con. Je devais montrer au monde qui j’étais. D’abord, il me fallait monter un groupe. Non pas parce que je ne pouvait pas y arriver seule, mais je ne l’avais même pas envisagé. C’était tout simplement le format. Deplus, je ne connaissais personne qui jouait aussi mal de la guitare que moi, et comme je n’avais pas trop envie de travailler (ça faisait mal aux doigts et j’avais autre chose à foutre), il me fallait trouver des gens pour palier à ça. Moi, je m’occupais du reste et c’était bien comme cela. D’abord, nous serions un groupe à la cohésion quasi-parfaite, et dont tous les membres seraient amis, bien qu’il y ai eu de grosses disputes graves et tout (en tant que leader, j’aurais trop pris d’héroïne à une période donnée et ça aurait cassé les couilles à tout le monde, par exemple.) En fait c’est l’amour de la musique et de la création qui nous aurait rendus inséparables malgré les innombrables problèmes rencontrés sur notre parcours. D’ailleurs, cet amour, ce serait la raison pour laquelle nous serions si bons, et ça tomberait sous le sens pour tout le monde. Nous aurions des influences que personne ne connaîtrais quand nous les citerions à des magasines, mis à part les freaks. Notre premier album pressé à trois cents exemplaires dans du vinyle orange fluo se vendrait cinq ans plus tard à plus de 200$us comme disque de collection. J’aurais constitué ce groupe grâce a une petite annonce passée dans un journal local, et ça aurait marché du premier coup. C’est vrai, nous aurions eu beaucoup de chance, mais après tout, il en faut pour réussir. La suite ? Approximativement : répéter dans un garage, boire beaucoup trop de bière, se faire signer chez un petit label à la fois underground et prometteur, acheter des fringues étranges chez le fripier (il n’espérait plus sans séparer.) Puis devenir une rock star en quelques mois, quelques années au pire, mais pas plus. L’étape suivante était la plus facile, la plus jouissive : des tournées interminables, les plus grandes salles, gémir dans un micro de façon incompréhensible, être pote avec les Blur, avoir des dizaines de strato de toutes les couleurs, et des sangles assorties, des couvertures tous les mois, des interviews fleuves, me faire baiser par des acteurs, tracer des montagnes de coke, partir en tournée au Royaume-uni, puis au Japon, puis aux Etats-Unis et finir par le reste de l’Europe. Emmener la fille de Courtney Love à Disneyworld, frapper des journalistes dans les aéroports, se permettre de conseiller Kim Deal sur ses fringues, être citée deux fois dans Glamorama, avoir un look tellement personnel et inimitable, être en permanence décoiffée avec style, monter dans un Boeing trois fois par semaine, se faire engueuler parce qu’on y fume, violenter les hôtesses pour leurs remarques, faire un film, puis avoir l’oscar de la meilleure actrice et dire « C’est gentil mais vous savez, ma vie c’est la musique et rien d’autre », gagner cinquante mille dollars sur un concert, être une ex de Johnny Depp avant Kate Moss, me bourrer la gueule au resto avec Robert Smith, être tout le temps borderline crise de nerf ou dépression nerveuse ou enceinte, discuter au téléphone avec PJ Harvey et Björk et Kathleen Hannah, faire construire ma villa sur les hauteurs de Los Angeles, prendre des cafés avec Drew Barrymore, me taper son mec du moment à l’occasion, et elle aussi, inviter David Geffen à mes teufs, faire des mariages qui tiendraient dix-huit ou vingt-trois jours, divorcer, puis reprendre, perdre des millions de dollars en faisant n’importe quoi, acheter les droits d’un disque des Beatles, être la tête d'affiche de Reading et Glastonbury et Lollapalooza la même année, boire du champagne jusqu'à la crise de soûlerie caractérisée, pourrir les suites les plus classes avec le sang de mes règles ou des mégots de clopes, laisser des traces de rouge à lèvres partout, avoir 298 paires de lunettes de soleil, pas toutes différentes, me faire emmener aux urgences de temps en temps, non sans paparazzi, avoir eu deux ou trois problèmes avec la justice (seulement des histoires de stupéfiants), laisser traîner mes vidéos de cul sur Internet, manquer de mourir jeune d’une overdose ratée, être culte puis has been, puis hype, puis un peu limite, puis fashion, puis à nouveau culte. Et ma guitare finit de gonfler et de prendre l’humidité à la cave, parce que ce soir, avec mes enfants, nous regardons un DVD de Walt Disney en mangeant des Happy Meals. |