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28.8.05

Business is business



Le monde des affaires est hostile et compliqué. Difficile d’y faire son trou, difficile d’y rester durablement. C’est ce que je suis en train de me dire en regardant les deux flics s’approcher de mon comptoir. Les mêmes que d’habitude, le blond et puis le brun tout le temps mal rasé. Des sous-fifres venus faire les courses de leur patron.

- Salut la vieille. Alors les affaires, ça roule ?
- Comme d’habitude beau blond. Je réponds en glissant l’enveloppe sur le comptoir. Vous buvez quelque chose ?
Le blond n’est pas si beau que ça, mais il empoche l’enveloppe quand même.
- Ouais, un whisky pour moi et mon collègue. Rien à signaler ?
- Si, les négresses de la rue d’Italie. Elles se sont encore rapprochées. Elles grignotent le trottoir comme une tante avale une bite. La semaine prochaine elles viendront tapiner jusque devant ma porte si ça continue. Faudrait voir à faire quelque chose.
Le brun prend une poignée de cacahouètes et se met à les mâchouiller en regardant autour de lui.
- On va s’en occuper. Toute façon leur mac on l’a dans le collimateur ces derniers temps. Ce connard diversifie ses activités et s’imagine qu’il peut s’amuser à fourguer de la came sans cracher à personne. Ou en tout cas pas à nous. Grosse erreur.
Je leur sert leurs verres. Ils les descendent vite fait. Ils sortent sans dire au revoir. Salut les gars, à la prochaine.

Ça, c’était pour le bakchich hebdomadaire, la protection policière indispensable à ma profession. Maintenant c’est l’heure du spectacle. Les obsédés du coin se rapprochent de la petite scène avec leurs godets à la main. Mes clients. Le spectacle c’est la mise en bouche. Les deux filles que j’ai pour danser les nibards à l’air devant ces blaireaux me servent juste à appâter la clientèle. Des officielles, Françaises, avec des papiers bien en règle et fiscalement nettes. Je les oblige pas à coucher avec les clients, elles le font seulement si elles le veulent bien. Je prends 20%, et j’estime pas être une chienne sur ce coup-là. Le spectacle c’est juste pour l’esbroufe. La partie la plus juteuse de mon affaire c’est au dessus que ça se passe. Quatre chambres, cinq filles. Des filles de l’Est, fournies par le mec qui se fait appeler le Grec alors que tout le monde sait qu’il vient de Bulgarie. Je les récupère dans un sale état en général, amochées, apeurées, pas nécessairement impatientes de se mettre au boulot. Ça me dérange pas. Plus elles sont abîmées et plus je peux négocier leur prix, obtenir une ristourne en raison du mauvais état de la marchandise.

Tout se paie de nos jours, absolument tout. Si un client se sent de se faire un petit rodéo bien musclé je suis pas contre, du moment qu’il y met le prix. La durée de vie d’une fille chez moi c’est à peu près six mois. A la fin je les bazarde pour à peine moins que ce que je les achetées, quelque soit leur état. Toute façon en général pour elles c’est le bout de la route, le type à qui je les fourgue ne fait pas dans la finesse : ses clients sont friqués, très friqués. Et plus y a de fric, moins y a d’espoir pour les filles. Et puis c’est le meilleur moyen de rester en bons termes avec les notables de la ville. C’est une affaire qui roule plutôt bien.

La fille qui commence à se trémousser sur de la mauvaise techno ici elle s’appelle Sandra, mais c’est pas son vrai prénom. Sandra c’est son nom de scène en quelque sorte, les prénoms qui finissent en « a » ça colle toujours très bien aux petites putes dans son genre. Elle danse mal, la lumière est pourrie, elle a pas un brin de classe mais c’est pas ça qui fera fuir mes clients. Minable, vraiment minable. C’est limite s’ils la voient en fait. Eux pensent déjà à ce qu’ils pourront bien faire une fois dans une des chambres d’en haut. Des fois je me dis qu’il faudrait que je rende le bar un peu plus classe, sans doute que comme ça j’arriverais à accrocher une clientèle un poil plus huppée.

Vers la fin du show de Sandra je vois Slovan qui entre. Il se dirige vers moi. Slovan vient chercher les cassettes. J’ai eu l’idée de dissimuler des caméras dans les chambres l’année dernière. Je me suis dit que ça ferait une rentrée d’argent supplémentaire, à condition de rester discret, ce genre de chose ça ferait pas trop plaisir à mes clients. Et Slovan est discret justement. C’est aussi lui qui se charge de faire disparaître les corps en cas d’accident, moyennant paiement bien entendu, c’est arrivé seulement deux fois jusqu’à présent. La discrétion c’est certainement sa seule qualité en dehors de son sens des affaires. Il écoule la marchandise en dehors du pays. Il s’en tire plutôt bien dans cette histoire, et moi aussi au passage. C’est pour ça que je suis pas contre le fait que mes clients tabassent mes filles si ça leur chante : une bonne cassette c’est une cassette avec du sang sur la bande. Plus y en a et plus elle se revend bien. Du réel, de la souffrance, de la violence et des coups, c’est ça que les gens veulent. Alors autant que ce soit moi plutôt qu’une autre qui leur en fournisse.

- Salut la vieille, alors quoi de neuf ?
Il a un bon accent de l’Est celui-là encore.
- Impeccable Slovan, impeccable. T’arrive à la fin du spectacle on dirait.
- De la merde ton spectacle, et tu le sais. Et puis c’est pas pour le plaisir des yeux que je viens.
- J’imagine bien. Six cassettes cette semaine. Rien d’extraordinaire, le reste valait pas le coup. Ils ont pas la pèche en ce moment.
Je lui sers son verre de Martini habituel. Il le prend et me regarde à travers le liquide translucide.
- C’est cette putain de chaleur, ça rend tout le monde mou comme une chique. Il avale son verre d’un trait et attrape le paquet que je lui tends au dessus du comptoir. J’ai quelque chose à te proposer la vieille.
Les propositions de Slovan sont toujours extrêmement lucratives alors je lui fais signe de continuer.
- J’ai un client, un gros, qui voudrait des films spéciaux. Des snuffs ça s’appelle. Je suppose que tu vois ce que c’est.

Evidemment que je vois ce que c’est. A la télé de temps en temps ils en parlent, et en général pour dire que ça rentre dans le cadre de ce qu’ils appellent les légendes urbaines. Que ça existe pas. Bien sûr que ça existe. Faudrait vraiment être naïf pour penser qu’une idée aussi juteuse n’est jamais été exploitée par personne.
- Je sais pas Slovan, faudrait que j’y réfléchisse. Au niveau des filles j’ai pas d’arrivée prévue avant deux mois, ça m’emmerderait de devoir tourner avec une ou deux putes en moins d’ici-là. Ça fait pas mal d’argent de perdu.
Slovan rigole un peu. L’argent, ça le fait toujours rire. Pourtant je sais que ceux qui lui en doivent ne se marrent pas des masses, ou alors vraiment pas longtemps.
- Non, on va pas prendre une de tes filles pour ça. Toute façon mon client a été très clair sur ce point : il veut de la négresse. Lui et ses potes c’est ça qui les fait bander. Font de la politique. Des gros poissons. Pas la peine de te faire un dessin.
Non, c’est sûr, pas la peine. Slovan enchaîne :
- On prendra une de ces putes qui grignote ton territoire. Ça foutra les boules à leurs putains de macs à la con. Et ça nettoiera un peu le trottoir devant chez toi.
Slovan commence à vraiment m’intéresser.
- Ok je fais, mais si tu prends pas une de mes filles je vois pas trop en quoi tu as besoin de moi.
- J’ai besoin de tes piaules c’est tout. Ça a l’avantage d’être au calme et on risque pas de voir les flics débarquer chez toi. Sans compter que tu as déjà une partie du matériel sur place. Je m’occupe du reste. Je fournis les gars et les filles. Je fais le nettoyage. Je fourgue les cassettes. Je prends 70%.

Le monde des affaires est hostile et compliqué, c’est vrai, mais il est aussi plein de rebondissements et d’opportunités, plein de fric pour ceux qui n’ont pas peur de se salir les mains. Sandra est en train de faire un rappel. Les blaireaux en veulent pour leur pognon aujourd’hui. Y en a même quelques-uns qui ont applaudi. Je regarde Slovan. Je dis :
- Va pour 30% alors. Un autre Martini ?

« Les call-girls gâchées du trottoir qui sucent pour un dollar alors qu’on dîne à deux lames de rasoir de là, fiancées face aux fusils en chiens de faïence et enchaînées là par un bonimenteur bâtard, un marieur un miroir amateur de cauchemars. »

Rédigé par Norma Jean Baker.