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11.3.06
Comme un lundi |
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Neuf heures trente du matin, j’esquinte déjà le micro de mon téléphone : - « Non docteur, je ne suis pas satisfaite de ce traitement, je vous demande de me prescrire un truc efficace, Léonie passera chercher l’ordonnance dans après-midi, mais veuillez la préparer tout de suite s’il vous plais, qu’elle n’ai pas a repasser en plus de son retard, soyez compréhensif je n’ai pas de temps à perdre avec une connerie de microbe que vous pouvez massacrer en une seule prescription et deux jours de traitement, je suis pressée, je dois être en forme, je dois être parfaite, je dois être lucide, j’ai des clients importants cette semaine, toutes les semaines, je ne peux pas me permettre d’être malade, jamais, j’ai une vie professionnelle qui ne pardonne pas, comprenez bien que je ne suis pas une de ces grognasses qui viennent vous voir parce qu’elles s’emmerdent entre deux épisodes de leur soap favorite et qu’elles sont trop fauchées pour se payer un psy, je veux être soignée immédiatement, vous m’avez bien comprise docteur, immédiatement, je souhaite de l’efficacité et de la compréhension de votre part, ainsi que du professionnalisme, oui, oui, mais je suis désolée mais je dois raccrocher j’ai une réunion, non, faites cette ordonnance, Léonie va passer pour 15 heures, je compte sur vous, nous en reparlerons plus longuement lors de ma prochaine consultation au revoir docteur, bonne journée à vous aussi. » Deux jours d’arrêt maladie pour ne pas être soignée, je t’en collerais du temps perdu sur mon planning, putain de toubib à la con, taré de hippie avec tes cachets de merde, pourquoi pas de l’homéopathie et des tisanes ? Le cimetière de gobelets de plastique délimité par mon clavier et mon téléphone vient d’accueillir un nouveau cadavre qui lui non plus ne sera pas recyclé. Je griffonne une note sur-urgente sur un post-it orange (les jaunes étant réservés aux urgences modérées, et les roses aux notes d’informations) tout en donnant des directives séquentielles à ma secrétaire, Léonie, que je somme de rattraper son retard sur l’organisation de ma semaine de travail à Los-Angeles. Je veux connaître le nom de mon hôtel dès cet après-midi, savoir quelle voiture j’aurais à l’aéroport. Organiser un voyage est une tâche simple mais qui prend du temps aux esprits peu véloces du petit personnel : Léonie déjeunera d’un sandwich devant son Mac, rien à foutre de son régime. Comme je raccroche déjà bien énervée, c’est le moment que choisit Anna, ma commerciale, pour passer dans mon bureau. Elle doit me donner une information importante, genre avertissement de dernière minute concernant la concurrence. Toujours bien mise, chignon stylisé, montures de lunettes chaque jour différentes, tailleurs parfaitement ajustés, ligne épurée, Anna est une gravure de mode de bureau, son seul défaut réside en la forte pigmentation de ses cernes. Indéboulonnables, à en faire cauchemarder les plus brillants dermatologues. Anna est affolée, et personne mis à part moi ne peut s’en rendre compte tant elle ne laisse rien paraître, jamais un point de laissé-aller chez elle. Mais je la sais anxieuse, cela s’entend à son débit de parole ; légèrement plus rapide qu’à l’habitude. Je ne l’écoute pas, puisqu'elle aura tout le temps de répéter quand j’en aurais envie. Le mug qu’elle tient doit contenir son quatrième expresso de la matinée, elle paraît tout de même particulièrement bien stressée, sur la brèche. Je dois penser à la mettre en vacances forcées le mois prochain si je ne veux pas qu’elle me fasse une putain de dépression nerveuse. Les gens mettent en général six mois a en sortir, Anna en claquerait. Comme elle me gonfle à n’en plus finir, je lui exprime mon souhait de la voir disparaître de l’embrasure de ma porte en imprégnant mes traits de toute la placidité de l’être humain pensif, la mine plombée sur mon écran. Elle ne bronche pas et semble vouloir absolument y aller de son couplet stratégique, je la chasse d’un « Plus tard. » semi-excédé, mais professionnel. Mon dossier de spécifications techniques est encore bouillant, et j’ai jusqu'à demain soir pour le boucler et l’envoyer à la validation normative qui se fera en haut-lieu. Une putain d’histoire d’optimisation de réactivité sur les traitements de commandes de produits de téléphonie IP v7 en Asie du sud-est, et mes deux analystes n’ont pas été foutus de me terminer ça tout seuls. Ce n’est pourtant qu’une architecture de workflow à reconcevoir entièrement, un cas d’école basique, rien de complexe pour eux là-dedans, et je vais pourtant être obligée de débaucher un troisième cerveau pour terminer le truc dans les temps, parce que les deux autres ne sont pas productifs. L’inexpérience est actuellement la seule et unique excuse à leur manque d’efficacité. D’ici quelques mois, elle ne sera plus, et je pourrais leur gueuler dessus sans limite pour les faire avancer à un rythme enfin pleinement profitable. Quand on est recruté comme cadre d’étude à leur âge et qu’on a déjà de quoi se payer une caisse à trente plaques sans crédit avec seulement six mois d’ancienneté, on ne compte pas les heures. Je porte aujourd’hui ma tenue de travail, un simple costume Hugo Boss noir en laine. Mon sac est un modèle Westwood de l’hiver dernier, bandoulière, noir, avec un volume confortable, pour y foutre mes quatre téléphones et le reste de mon indispensable bordel. Ma coupe de cheveux date déjà de quinze jours, et je pense très fort, afin de m’en souvenir le plus longtemps possible, qu’il faut que je demande à Léonie de m’obtenir un rendez-vous chez Carita pour ce vendredi, ceci dès que j’aurais inspecté mon emploi du temps pour ce midi. Qu’elle prévoit que me je fais toujours faire une manucure dans la foulée me paraît improbable, cela serait trop fin de sa part, je lui rappellerais donc, contrainte et forcée. Léonie est une fille qui a de gros problèmes de compréhension et de mémoire, elle est incapable de retenir l’information qu’on lui communique dans son intégralité et son exactitude. Elle gère assez mal le perpétuel différé de trente secondes entre sa pensée et son flot de paroles qui met à mal toutes nos conversations. C’est une fille idiote mais dévouée, que je garde gracieusement à mon service car sa mère était une amie de mon père, et ce malgré le fait qu’elle tape sur son clavier avec deux doigts, ce qui m’emplit de honte chaque fois que je lui dicte un courrier et que nous ne sommes pas seules. En effet, Léonie étant mon assistante personnelle, tout le monde est en droit de penser que c’est moi qui ai enrôlé une telle abrutie. Tandis que je relève mon déjeuner du jour sur mon Palm, voilà que le pire apparaît à mes yeux en surbrillance : lundi 23 février 2021, 12h30 au Sushi Bar, avec les mecs de Apple Asie, et Anna. Voilà qui explique sa précédente irruption, paniquée, dans mon bureau, il y a dix-sept minutes. Je jette un coup d’œil à mon client mail, déjà deux messages d’Anna depuis qu’elle est s’en est retournée. Bonne fille, la caféine te perdra. La mère d'Anna était un émérite professeur d’arithmétique, passée à deux encablures du prix Nobel et de la postérité par la grande porte (ses travaux auraient entre autres permis de construire le premier processeur travaillant de façon stable en base décimale, mais aucun prototype n’a été réalisé pour des raisons de coûts). Sa fille a hérité de son esprit cartésien et prompt à l'abstraction. La mère d'Anna se trouvait à l'aéroport international de Boston, ce mardi matin, ou elle venait de donner la veille une conférence sur la logique floue au MIT. Alors qu'elle attendait d'embarquer sur le vol n°11 American Airlines en partance pour Los-Angeles, elle envoyait un ultime mail à sa fille unique depuis le terminal de l’aéroport. Femme plus que sollicitée dans son monde, toujours en déplacement, réclamée aux quatre coins du globe pour ses travaux et son talent, elle n'avait pas été là pour la rentrée des classes, et elle culpabilisait. Bonne élève et fille aimante, Anna venait de rentrer en première scientifique au lycée. Ce matin là, elle était en classe de chimie, entrain d'équilibrer des séries d'équations. Sa mère lui expliquait dans son courrier qu’elle faisait escale à Paris la semaine suivante, pour trois jours, et qu’elle sortirait sa fille copieusement, pour rattraper le temps volé par les conférences. Le mail partit via le réseau téléphonique américain, et le 767 prit son envol vers les hauteurs de la tour Nord du World Trade Center, qui attendait sur son aire. Emportée dans l’explosion d’une salve de kérosène, la mère d’Anna devint chaleur et lumière, alors même qu’elle n’en était qu’au constat suivant : elle n’était pas encore prête à accepter la fin de toute chose. La petite n’a pas été ménagée quand à la nouvelle, elle appris l’horreur dans sa totalité en début d’après-midi, après son repas au café. Anna était au courant des déplacements de sa mère au jour près. Alors qu’elle déjeunait, les premières images ahurissantes des flashs spéciaux tombait sur les écrans. Anna retourna en cours une semaine plus tard, sous traitement antidépresseur et habillée de hardes noires jusqu’à la fin novembre. Elle ne desserra plus les dents, toute joie de vivre l’avait quittée pour un temps, indéterminé. Depuis cette époque, les enchevêtrements de bureaux en hauteur rendent Anna nerveuse et remuante, et le fait qu’elle soit en permanence sous l’effet d’anxiolytiques divers ne calme pas son trouble. A vrai dire, rien ne calmera jamais plus Anna, qui rêve toutes les nuits de crashs, d’appareils immenses remplis de kérosène en pleine explosion, s'écrasant au sol, de carcasses sifflantes, ulcérées, chargées de gens déjà brûlés, encore vivants la seconde d'avant, des avions qui se vautrent lamentablement sur la ville, qui tranchent de tout nouveaux boulevards haussmanniens dans les barres d’immeubles, qui s'écrasent en pleins Jardins du Luxembourg, en plein forum des Halles, en pleine tour Montparnasse, qui frappent un peu partout, les esplanades, les squares, et paf la gare de Lyon, et boum les Champs-Elysées, et bam l’Arc de Triomphe, et Paris n’est qu’un vaste champ de tir pour Boeing cramés de la proue à la poupe, des avions qui s’empalent sur l’Obélisque place de la Concorde, vont s’encastrer dans la façade de l’Opéra Garnier, fondent entre les tuyauteries géantes du centre Pompidou, cristallisent des hordes de touristes japonais sur le Parvis de Notre-Dame, et Anna continue de cauchemarder, elle brûle, toutes les nuits, se réveille en nage parce que dans ses rêves, des avions tombent en plein dans la fenêtre de son bureau au douzième étage et la poursuivent jusque dans le métro, de la Défense jusqu’à la place d’Italie. Anna, qui est ma seule commerciale valable parmi un tas de branleurs insupportables, continue de prendre l’avion tous les dix jours en moyenne pour m’accompagner. Anna, qui est une fille intelligente et dévouée à son travail, embarque sans jamais prendre de surdose médicamenteuse alors que ce serait si facile de s’aider, de se mettre le compte dans le terminal. Anna qui voyage sans se faire remarquer plus que de raison pendant les turbulences et n'emmerde pas le personnel aérien avec ses états d'âmes d'orpheline du terrorisme. Anna qui ne se plaint pas des pubs exaspérantes sur les sacs à vomi, qu’elle est fréquemment contrainte de lire inconsciemment entre deux spasmes pendant que l’avion rejoint son altitude de croisière. Anna qui, en vol, visualise souvent les derniers instants de vie des condamnés à mort de crash aériens, tandis que les autres passagers, dont les mères sont peut-être entrain de jouer au bridge ou de prendre un cours d’aquagym, se débarrassent de leurs ceintures et sortent leur bouquins, insouciants et blasés. Anna est obligée de prendre l’avion souvent. Depuis près de vingt ans, elle se rend toutes les années à New-York, pour changer les roses grises de sa mère qui fanent chaque automnes sur les murets en marbre de Memorial Park, non loin de l’endroit ou se trouvait Ground-Zero il y a encore quelques années. Je pourrais être son amie puisque Anna m'a raconté tout cela une après-midi dans un Starbucks de Manhattan, alors que nous rentrions en France le soir même. Elle était assise dans un fauteuil cossu, entrain de déguster un Caramel Macchiato tandis que je vidait le reste de mon paquet de Phillip Morris ultra lights, réalisant que c’était encore une connerie d’essayer d’arrêter de fumer en diminuant l’apport de nicotine. Elle avait fondu en larmes alors que nous commentions tranquillement les asymétries et les décrochés fabuleux de l’architecture du World Trade Center. La voyant dans le besoin de se confier et de parler, je terminait de ruminer intérieurement et me contentait enfin d’écouter l’histoire de sa mère, son adolescence perdue, sa phobie des bureaux en hauteur et des avions. Son histoire me toucha, mais avec le recul, je pense que c’était plus du à la fatigue et au jet-lag qu’à une réelle empathie. Nous furent proches à cet instant, presque intimes, et je n’ai jamais plus ressenti cela au contact d’Anna, je ne sais pas reproduire les moments d’humanité. Je dois terminer le travail pour lequel on me permet d'être riche. Coup d'œil à ma montre, bientôt l’heure de descendre en ville, et je n’ai évidement pas faim, tellement je suis vrillée par les amphètes et tellement je fume. Cinquante clopes par jour, depuis qu'on sait guérir le cancer en une heure par prise orale de nano-bots, personne ne se prive d’exagérer. Du moins, personne qui ne soit plein de pognon, car les autres ont encore droit à la bonne vielle chimio des familles. Manger, quelle idée saugrenue, on ne pourrait pas remplacer les déjeuners d’affaires par des promenades d’affaires ? C’est sans compter que les japonais au japonais, je ne suis carrément pas d’humeur. Plein le cul de bouffer des algues, mais je n’ai pas le choix, il ne faut pas contrarier les clients tant que les contrats n’ont pas refroidi de leur tour de grand-huit dans l’HP laser. Je décroche le téléphone de mon bureau et demande sans aucune formule de politesse à Léonie de me prendre un rendez-vous chez Carita pour vendredi, sur quoi elle se sent obligée de me prévenir du caractère périlleux de l’exercice, comme si j'en avais quelque chose à foutre : « Ce sera certainement difficile d’en obtenir un pour cette semaine en s’y prenant le lundi, Chloé », et je lui demande, avec encore un peu de retenue de se débrouiller, tout en essayant de continuer à parler avec calme, mais très vite à cours d’arguments et de patience, je m’énerve, et je veux qu’elle se démerde « putain » si elle tient à garder son boulot de planquée à quinze mille, et je lui sers ma plus belle prose téléphonique qui va encore me valoir le sempiternel « sale-pute-ma-chef-salope » à la pause café avec ses losers de collègues. Mais puisque de toutes façons je suis la tortionnaire autant aller jusqu’au bout de mon inhumanité, et alors je lui explique finalement dans une rage noire qu’il faut « se bouger le cul et savoir s’imposer ma petite, prendre un putain de rendez-vous chez un visagiste pour les gens sérieux et pressées qui n’ont pas que ça à foutre d’organiser leur journées eux-mêmes, ça n’est pas si compliqué non ? » Pour clore la conversation et appuyer le fait que sur cette ligne téléphonique interne, c’est précisément moi qui commande et surtout pas quelqu’un d’autre, je lui rappelle avec humeur de me donner mes infos pour L.A. en début d’après-midi sans faute, avant de passer chez mon docteur, de prendre les antibiotiques, et je lui hurle de me booker cette fois-ci un hôtel avec un restaurant français. Je raccroche, exténuée, mais je panique aussitôt de mon oubli. N’ayant pas le courage de la rappeler d'ici deux minutes, de peur qu’elle me dise qu’elle n’a pas pu obtenir de rendez-vous chez Carita avant la semaine prochaine, ou, pire, qu’elle va démissionner sans préavis, j’envoie un mail à Léonie pour lui préciser de me booker un vol sur BA avec une escale d’au moins 6 heures à Londres dans l’après-midi, que je puisse aller faire du shopping dans SoHo. Je clique sur Send la mort dans l’âme, persuadée que l’ajout de cette contrainte logistique va tant supplicier cette conne dans son cerveau qu’elle va prendre une demi-journée supplémentaire pour tout me boucler, et que par-dessus le marché, avec son sens naturel des distances et de la géographie, elle va me foutre sur un vol AA via Gatwick. Prise de panique par la perspective de devoir voyager une demi-heure de plus pour rallier le centre de Londres, j’écris un second mail à Léonie, précisant que je souhaite nécessairement une escale à Heathrow pour mon vol et qu’il ne sera pas question d’un autre aéroport ou même d'une autre compagnie (je re-précise mon choix pour British Airways, au cas ou cette idiote omettrais de prendre en compte mes premières conditions). Je réfléchis à une éventuelle escale new-yorkaise, puis me ravise : il me faut savoir modérer mes caprices en fonction des compétences de ma secrétaire, sans cela je risque de ne jamais arriver à Los-Angeles la semaine prochaine, à moins que ma boite ne veuille bien m’offrir un billet sur un vol stato. Je pourrais réclamer ce confort vu mon poste, mais je n’ai pas d’éléments pour justifier le fait de devoir faire un Paris New-York en trente minutes. Mon message pour Léonie comporte deux fautes d’orthographe honteuses, je l’envoie malgré tout sans correction, parce que Léonie n’est que ma secrétaire et que je l’emmerde, c’est moi qui chapote, accord de participe passé ou pas. Exténuée par ce que je viens de synthétiser à l’écrit pour que cette connasse évite de m’assortir d’abominables détours à d’infernales attentes, je me lève et me dirige vers les toilettes de mon étage. Il faut me rendre à l’évidence, aujourd’hui je n’ai pas le droit à l’erreur ni à la fatigue. Le rendez vous de ce midi est trop important, l’Asie du sud-est nous tiens un peu par les couilles, alors autant se mettre le compte et ne pas se louper, je serais moins molle à l’argumentation s’ils hésitent. Ma petite boite à pilules est posée sur l’abattant en céramique, j’en tire une froissure de plastique transparent. Méthodique, je sors mon AmEx, dégage deux lignes distinctes, et je me refait le nez, à gauche, puis à droite. Je range mon bazar et me retrouve aussitôt à la machine à expresso, ou je me prépare un triple cappuccino, histoire de parfaire mon état alerte, avant de retourner à mon bureau. Je me félicite intérieurement, les chiottes de cette boite en ont vu des vertes, j’ai été raisonnable aujourd’hui si l’on regarde le boulot que je dois encore me claquer cet après midi. Avant de partir déjeuner dans le meilleur restaurant japonais de la ville alors que je n’ai absolument pas faim, je me prépare à rédiger un ultime mail à mon équipe de subalternes techniques pour leur ordonner de finir un travail important et difficile que je n’ai même pas eu le temps d’évaluer en charges. J’en suis donc à pianoter les banalités d’usages qui me dédouaneront de toute responsabilités quand mon portable pro se fait remarquer vertement, suivi de mon téléphone perso, qui se met à sonner de façon plus discrète. Effarée par cette injustice probabiliste, j’hésite tout de même un dixième de seconde avant de regarder séquentiellement la présentation du numéro de chacun des appareils. Sur ma ligne pro, Mr Taguchi, le technico-commercial en chef de chez Apple. Sur ma ligne perso, mon fils, Victor, neuf ans, emprisonné ici-même sur mon bureau dans une photoframe électronique en mode random temporisé que je me suis procurée chez Colette. Victor sur un tricycle à Central Park West, 5 secondes. Dégustant un cheeseburger à même l’emballage place Saint-Michel, 5 secondes. Endormi dans l’avion pour le Mexique, 5 secondes. Cri de joie à Disneyworld Tokyo, 5 secondes. Rire sur la pelouse du parc Borely, à Marseille avec ses grands-parents, 5 secondes. Entrain de déballer ses cadeaux de Noël chez sa marraine Elisabeth, 5 secondes. Finalement, entre l’école privée catholique franco-anglaise qu’il fréquente et l’éducation draconienne que je lui ai prescrite, j’ai fait de mon fils un enfant tellement consensuel qu’il est à peu de chose près assimilable à une pub pour le chocolat Kinder. Il n’est pas midi, nous sommes lundi. Il devrait être en classe, et je ressens une légère inquiétude mêlée au stress que provoquent ces deux appareils sonnant de concert, et est-ce que Léonie m’a appelé un taxi pour ... Je l’envoie sur le répondeur, décalotte mon NEC et tousse pour articuler : - « Taguchi-San, how do you do ? Having a nice journey in Paris ? » Mon travail, mon univers. |