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29.11.06
les amies d'enfance |
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Il est déjà 21h et j'ai le nez dans des nouilles chinoises au poulet trop épicées quand on sonne en bas de chez moi, et qui vient me casser les couilles un jeudi soir ? Je décroche mon interphone, déjà fatiguée, passant en revue les éventuels possibles emmerdeurs : - « Ouais ? - Clo ? Salut c'est Babette. » Chié. - « Ecoute Babette. Je réfléchis. Je suis MALADE. J'ai attrapé ... ... des condylomes… Et ... c'est … affreusement contagieux … Et ça t'empêche d'avoir des rapports sexuels pendant plusieurs semaines sous peine de graves … Je cherche le mot le plus dur, le plus sale, le plus dur, je ne trouve pas le mot le plus dur, ... PROBLEMES !!! » Nul. J'essaie de susciter une réelle angoisse chez elle en évoquant les pires MST, celles qui empêchent toute relation sexuelle ou bucco-génitale réussie. J’essaie de lui faire peur pour qu'elle n'ai plus envie de traîner chez moi, mais plutôt de rentrer chez elle et de se laver partout, car je la sais limite hypocondriaque. Mais je vois bien que mon excuse des condylomes est trop grotesque et qu'elle ne fonctionnera pas, même sur une vraie blonde génétique comme Babette. - « Aller fait pas la gueule Clo ! J'ai une bouteille de Zub' et j'ai des ragots ! Okay, tu me prends par les sentiments » Pute, pute pute !! J'aurais du lui parler cystite, au moins, toutes les filles compatissent à ça. Je lui ouvre. Une minute plus tard la voilà qui débarque au milieu de mon salon dans une effluve de Dolce & Gabbana, torrent de cheveux blond dans un brushing au lissé impeccable, bijoux Gas cliquetiquants à droit à gauche, maquillage discret mais sophistiqué, french manucure datant du lundi, samedi au plus tard, hâle artificiel réussi, sac en cuir mandarine Longchamp, manteau de lainages mélangés, Agnès B., jeans CK de cette saison, la nuance du délavage en témoignant, et ballerines de satin Repetto. Cette fille est une pub à elle toute seule, la pouffiasse en puissance poinçonnée Cours Mirabeau. Elle me fait la bise sans me toucher les joues, cette habitude des demoiselles au teint toujours impeccable. Elle s'enthousiasme sans raison, comme d'habitude, touche ses cheveux en parlant, crie, roule des yeux, parle fort, comme d’habitude : - « Ca va ma chérie ? Ca faisait super longtemps que j'étais pas passée ! Ouah ! T'as des putains de cernes ma vielle, t'as pas dormi ou quoi ? Putain, racontes, vas-y ! - Non, Babette, je n'ai pas suffisamment dormi, nuance. - Et t'as fait quoi alors ? - J'ai été voir un concert, puis j'ai ramené Emeric ici. - Emeric ? Le Emeric ? Emeric ? Ouah, félicitations ma grande. - Mouais. Ouais. No pain no glory. - Quoi tu as même pas ramé un peu ? - Non. Galette, même, pas besoin de briller ni rien, mais par contre je pense pas qu'on se revoit, tu vois ? - Pourquoi ? - Ben parce qu’il est un peu con. Parce que pas grand chose à se dire. » C'est un juste un boulet, un fuck buddy catalogué soirs de déprime. - « Ca ne veut pas dire que tu ne l'apprécie pas, pas vrai? - Ca ne veut pas dire que je ne l’apprécie pas. » Je souffle, voulons couper court à l’interrogatoire de cette connasse qui a décidément le cerveau monté à l'envers : - « Ecoute, je le trouve chiant, c’est tout ce que j’ai à te dire sur ce garçon. Il ne m’a pas fait rire de la soirée, pas un bon mot, rien, il n’y a pas de quoi parler de lui. - Ok, tu l’aimes pas des masses, mais sinon pour un plan cul, ça va quoi ? - Ca va, ça n’étais pas désagréable. - C’est un copain quoi. - Un copain de baise alors, admettons Babette, un fuck buddy, comme ils disent partout, j’aime pouvoir me dire que j’ai au moins 5 minutes de crédit de conversation avec ce que j’apelle un copain. Ce n’est pas le cas avec Emeric. - C’est regrettable cette vague de soit disant nouvelles catégories de partenaires. - Tu trouves ? Ce qui est regrettable c'est de devoir mettre un anglicisme nouvelle école sur tout ça, alors que ça existe depuis que les hommes ont des bites et les femmes des chattes. - Oui, entièrement d’accord avec toi. » Et elle se pince la lèvre avec d’une incisive immaculée avant de ré-embrayer : - « Et puis, si on ne peut plus être taxées de salopes tranquilles, ou va le monde ? - Peut être bien dans ton cul. » Je lui tourne le dos de bon cœur pour regarder ou j’ai encore foutu mes clopes. - « Oh, Chloé, toujours très juvénile ton humour. » Elle rit bien quarante secondes de ma vanne, une vanne tellement nulle, facile, que je ne l’aurais jamais balancée dans d’autres circonstances. Je me sens dégoûtée de moi-même, de l’avoir fait rire, et dégoûtée d’elle d’être aussi conne, je voudrais ne plus l’entendre rire comme une loutre, qu’elle fasse une rupture d’anévrisme, là, sur mon tapis Ikea. Je m’allume une Lucky Strike pour me donner du courage, et me force à lui faire la conversation : - « Perso je trouve ça plutôt pratique moi, je comprends pas pourquoi on a pas inventé ça avant le terme ‘copains de baise’. - Parce qu’il fallait d’abord faire mai soixante-huit avant de passer à autre chose et évoluer vers… » Oh Seigneur… La voilà qui part sur de la socio de bas-étage. Je ne sais pas ce qui est le pire avec Babette, devoir lui parler ou devoir l’écouter. En ce qui concerne la deuxième forme de supplice, je ne sais pas si j’aurais le courage de tenir le temps réglementaire. J’exagère un peu. C’est vrai qu’elle ne dit pas que des conneries, mais le gros souci est que ça manque avec constance de finesse et d'humour. Et puis j’ai toujours la malheureuse impression que lorsqu’elle donne des références historiques ou culturelles, c’est parce qu’elle les a survolées juste avant dans un magazine féminin. La blondeur, la candeur, le ton, son léger strabisme, peut-être l’ensemble ; je ne sais pas exactement quoi, mais quelque chose la décrédibilisera toujours, quelque chose ne lui permet pas d’accéder au sérieux, à la classe. Pendant que je la regarde m’expliquer un concept super grave qu’elle a du lire dans Biba, je me demande comment je vais bien pouvoir l’occuper. Je constate que je n’ai toujours pas fini mes nouilles chinoise et que ça me démange furieusement, quand même : - « Trêves de conneries, tu as mangé ? » Elle s'affale sur mon canapé, réponds qu'elle est au régime « sévère », sur quoi je vais chercher deux verres a whisky de taille absurde et mettre à décongeler une pizza trois ou quatre fromages ainsi qu’un paquet d’Haribo, tout ça comme pour lui signifier toute ma solidarité dans son épreuve hypocalorique. J'ai connu Babette au collège, nous avions alors chacune onze ans. A l'époque c'était une écorchée vive comme moi, en pleine démagogie adolescente punk rock. Elle a pris la tangente au lycée, quand elle à commencé à sortir en boite avec sa radasse de mère et se taper des twinty-something avec raisonnablement de la thune pour payer ses verres. Cela dit, bien que sa culture et ses goûts n'aient pas évolués depuis cette époque (et c'est bien normal quand on sait le peu de temps qu'elle y consacre), il m'arrive étrangement d'apprécier encore sa compagnie, à la seule condition qu’elle soit micro-dosée. Il faut bien admettre que nous n'avons plus grand chose en commun, mais nous nous connaissons bien trop pour feindre l’indifférence. Et tant qu'elle ne m'appelle pas tous les jours ni rien, je ne vois pas d’inconvénient à ce qu'elle passe à la maison pour arroser de temps en temps. Nous avons bu pas mal, enfin surtout moi comme d’habitude pour supporter les gens. Prise d’une grande faim à priori due à ma consommation d’herbe de la journée, j’ai terminé mon plat de nouilles chinoises et entamé la pizza, quarts par quart. Babette l’a découpé en tous petits morceaux, secourue dans son effort de sectionnement chirurgical par mon immortelle roulette à pizza et sa lame parée à toutes les épreuves, y compris celle de la de connerie humaine. J’imagine bien ma roulette en inox raconter sa mésaventure éreintante à mon décapsuleur pendant leur pause syndicale dans la cuisine : - « La pute, elle m’a bien saoulé, jamais j’ai découpé des bouts de pizza aussi petits pour une grognasse » Et le décapsuleur de rétorquer - « Elle m’a utilisé pour décapsuler une kro qui se tourne, j’étais vénère de me faire humilier sacome ». Et ma soudaine capacité à donner une vie aux objets me permet de constater que je me suis moi aussi correctement mis le compte. Moi et Babette nous sommes raconté notre passé sexuel et professionnel immédiat tout en regardant une émission ahurissante d’impudeur sur les maladies orphelines, et en la commentant avec méchanceté, comme nous avions l'habitude de le faire ado le mercredi aprème devant nos films d’horreur préférés. Une petite fille atteinte d’un mal qui fait vieillir cinq fois plus vite que la normale prend la parole devant l’animateur. Elle explique posément le pourquoi du comment elle arrive à profiter de l’instant présent, tout en étant consciente du fait qu’elle va mourir avant l’âge de quatorze ans. Je me souviens que Babette à eu sa première mononucléose à cet âge là, en embrassant une demi douzaine de garçons différents pendant une fête d'anniversaire. C'était la grande époque ou elle se peignait les ongles en noir comme Robert Smith et ou elle portait un patch "My Bloody Valentine" sur son blouson en jean. Ca cartonnait grave pour elle, d'autant que tout le monde lui trouvait plus ou moins une vague ressemblance avec Jodie dans Hartley Coeurs à Vif. La totale quoi. Babette entreprend avec une volonté certaine de se lever pour remettre de la vodka dans son coca, mais un déséquilibre brutal la remet à sa place, le temps de réaliser que la dernière fois qu'elle s'était trouvée debout, c'était avant d'avoir picolé. - « Comment peut-on être aussi conne, aller se foutre à moitié à poil sur une plage aussi fréquentée, gaulée comme ça ? se scandalisa-t-elle, brandissant un magazine sur lequel figure la photo floue d'une actrice américaine dénudée, et, il est vrai un poil ridée. - Sais pas. Photoshop n’a pas du passer par là. Photographe incorruptible. » J'hoquète dans un haussement de sourcil traduisant mon désintérêt chronique quant à la conversation de Babette. Si l'on soutient une comparaison entre elle et moi, je tiens l'alcool avec une classe déroutante. Et pourtant, en l’état actuel et chaotique des choses, j’ai l’air d’une putain de souillon. C’est dire si Babette, elle, peut s’effondrer à tout moment. Lorsque je suis dans l'urgence, je suis capable de descendre une pression en deux minutes, ou de rouler mes cigarettes avec une seule main, tout en faisant autre chose de l'autre. Ce genre de trucs. Une dépravation avancée à peine travestie en habitudes de jeune fille affairée, dynamique. D'une façon tout à fait étrange, malgré mes manies viriles qui auraient pu ôter toute féminité à une ballerine virginale, je demeure presque une grâce, pas tant de cernes que ça, et toujours a peu près capable de marcher droit dans la rue en pleine après-midi. Le temps de tirer encore un peu plus sur la corde, et tout se barrerait en couilles, notez. A seulement vingt ans, je ne suis pas encore exactement ce que l'on appelle une Alcoolique Anonyme, pour la bonne raison que je bois presque toujours accompagnée. Néanmoins, c'est davantage par manque de pudeur que par souci de partager un bon moment. La perspective d'une vie, la mienne en l'occurrence, s'étalant tel un rouleau de PQ tombé de son dérouleur, me terrifie au plus haut point. Vider un magnum de somnifères avant d'aller au lit ne me fait pas peur en cas de total échec, mais en attendant, je me soigne avec application à la vodka et au pétard, bien que mon budget défonce ne dépasse pas cent euros par semaine, ce qui reste dans la normale pour un étudiant de ma prépa. Ca ne se dépense pas comme ça, un mois d’argent de poche. Parfois, je ne peux m’empêcher de penser que mes parents sont au courant pour la drogue, l’alcool et le reste, et qu’ils me donnent volontairement assez d’argent pour que je puisse continuer à ma guise à me défoncer sans les faire trop chier outre mesure, par exemple, en me suicidant. Tout ça pour vous dire que quand je suis raide, comme actuellement, je réfléchis, je pense, de conclu, je déprime, je déduis, je fais même des choses de mes mains, et mon cerveau est en permanente fécondité. Babette, elle, quand elle est soûle, c’est simple, elle ne fait plus rien, elle devient une plante verte. Ca à le mérite de la rendre reposante. - « Tiens pétasse, glapis-je, en lui tendant une bouteille déjà peu glorieuse. - Et t'avise pas de recommencer », je menace, jetant un œil grossier à mon tapis. Babette, à l’instant ou je viens de prononcer ces mots, est épouvantablement maladroite car inattentive et soûle. Quand elle approche de telles sphères, je suis bien capable de m’en apercevoir, et je sais qu’absolument rien n’est à l’abris dans ses mains. La moquette de mon apparte a trinqué à maintes reprises toutes sortes de jus, roses, blancs, rouges, dorés. Cela me crispe, car la vodka de qualité ne m'indispose jamais, mais la voir foutre le camp par terre, oui. - « Avec la thune qu'elle encaisse, elle pourrait se faire mettre un coup de bistouri, je sais pas, lipo, botox, collagène, quelque chose. - Moui, oui. Ca n’est pas super urgent non plus, tu noteras qu’elle se tape quand même … comment il s’appelle déjà l’autre crétin ? - Ashton Kutcher. - Ashton Kutcher, voilà. - Tu as sommeil Clo ? » Je jette un coup d’œil limite grossier à ma montre. 3h15. Plus de six heures qu’elle est là, dans mon salon. Une véritable performance olympique pour moi. En guise de réponse, je lui place un bâillement exagéré, je crois que je l'ai assez vue pour ce soir. J'ai généralement trop peu de choses à raconter à Babette pour meubler une soirée entière, c’est soit picoler à fond de cale pour la supporter, soit avoir mon cerveau pour parler. En fait, je la trouve stérile, inadaptée. Simplement, je me suis habituée à elle, comme on s'habitue à un chien ramassé au bord d'une route l'été. Babette est une amie d'enfance, sorte de relique de ma vie passée que je ne peux pas me résoudre à balancer, comme quand on se refuse à jeter une fringue qu’on ne met jamais, parce qu’on ne sait pas si un jour, on ne va pas vouloir l’assortir à une belle pièce. Mais jamais Babette ne s’assortira à un truc fabuleux, et je suis bien trop idéaliste. Je m’étais pourtant dit, un jour de lucidité accrue, que j'avais déjà fait trois fois le tour de cette conne, et qu'il n y avait plus rien à en tirer. Bien que j'aie pu nourrir une infime affection pour elle à une lointaine époque de mon adolescence, elle fut rapidement gelée dans un détachement froid en grandissant. Babette était l'exemple typique du bien-être consommé sans une once d'esprit. Un idéal de suffisance dénué d'humour, la parfaite symbiose entre l'entêtement d'un pit-bull et la fierté d'un chat siamois. Parée à traverser la vie dans un état d'esprit proche de celui d'un quelconque despote politique du siècle passé, les grandes idées en moins. Mais ce soir elle payait sa bouteille, ça la rendait admissible. Il suffisait de ne pas faire attention plus que ça, elle serait bientôt partie dormir, et soûle qu'elle était, elle oublierait le reste de vodka. |