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7.2.07

tout le monde se fout des fleurs



Célia a débarqué il y a une bonne demi-heure au milieu de mon salon. Elle était déjà pas bien fraiche en arrivant, mais là c’est carrément l’hécatombe niveau make-up : coulures noires et rougeurs marquées.

Elle arrête pas de chialer et ça me fatigue parce que tu peux même pas lui dire un truc. Ca déborde. Le déluge. Je mets l’album de Cat Power en fond musical pour accélérer le processus lacrymal. Finir de la vider, en quelque sorte. La trois, la trois, elle est bien pour ça.

Fin de l’album.
Célia pleure encore. Coté musique, j’essaie un truc plus gai. Ca ne marche pas trop. J’avais presque décidé de faire un gâteau, tellement je ne sais pas quoi foutre. C'est dire... Allume une clope. Rallume une clope. J’essaie de lui redonner une contenance, trouver des mots réconfortants.

Célia revient de chez Antoine.

Elle vient de se faire plaquer. Pas par Antoine, non. Son mec, il est partie avec une fille plus vieille qu’elle, plus vieille que lui, plus blonde qu’elle. Le genre french-manucurée en permanence, et qui a les moyens de payer le loyer. Quatre ou cinq même.

Célia est au chômage depuis un mois. Elle est passée chez Antoine pour se changer les idées. Mais Antoine est un peu déprimé en ce moment. Lui, il est pas au chomâge, mais il nettoie les cages des hamsters chez Mille Amis. Il n’arrive pas trop à bander. Pas toujours. Pas aujourd’hui, en tout cas. J’ai la haine : si ce con avait eu une boite de Viagra chez lui, j’aurais déjà moins eu à écoper.

    - J’ai tellement mal que j’ai envie de crever
    - Tu ne peux pas. C’est interdit.

Tu ne peux pas : faire une overdose. Avoir un accident de voiture. Soudoyer un infirmier qui bosse aux phases terminales. Tu ne peux pas : personne ne te pardonnera ce genre de trucs. Ta mère sous antidépresseurs à vie ? Ton père en maison de repos. Tu es obligée de morfler. La poitrine qui brûle. La boule sous le menton. Les yeux brûlants. Les neurones en friche. Les insomnies. La solitude. Les barbituriques : tu-ne-peux-pas.

Je lui dis que c’est un connard son mec, de s’être barré « avec c’te pute » parce que ça fait toujours du bien, d’entendre ça. Parce que ça rassure « pute », et « connard » toutes les trois minutes, parce qu’elle a besoin d’entendre que ce n’est pas normal, de subir ça. Que son mec ai fait ça. Pas normal. Pas normal, pas concevable. Un autre ne l’aurait pas fait. Ou alors autrement, il aurait pris des gants. « J’ai rencontré quelqu’un. Je ne t’ai pas trompé mais je suis amoureux. Notre histoire doit s’arrêter là. Ca n’aurait pas du se finir comme ça. Je suis désolé de te faire du mal. J’aurais du m’y prendre autrement. J’espère que tu ne m’en veux pas trop. J’espère qu’on pourra se revoir. »

Malheureusement, le fond l’emporte toujours sur la forme ici. Enfiler des gants ne change rien au bordel. Ou si peu. Prose ou poésie : le goût de la merde reste le même.

Et, en disant que c’est un connard, le seul refrain qui me vient à l’esprit, c’est « Tout le monde fait ça ».

On me l’a fait. Je l’ai fait. On me le refera.
J’aime me dire que je ne le referai pas.

Ce n’est pas un connard. Ou alors le monde entier est un connard. Tout le monde fait ça. Tout le monde tombe amoureux. Tout le monde se barre. Tout le monde ne réfléchis pas. Tout le monde est un enfoiré. Tout le monde perd le contrôle. Tout le monde se désorganise. Tout le monde ne sait pas être honnête. Tout le monde peut avoir super-envie de baiser avec quelqu’un d’autre. Du jour au lendemain. D’une seconde à l’autre. Tout le monde est juste humain.

Un type t’offre un verre dans une soirée, il te demande si tu as aimé le concert, et deux ans plus tard, tu l’envoie en hôpital psychiatrique.

    - En plus, cette femme, son ex s’est barré avec une autre nana… Comment a-t-elle pu me piquer mon mec en sachant ce que ça fait ?

Raison de plus.

Tout-le-monde.
Dans une relation, le truc, c’est d’arriver à profiter des bons moments. Ouvrir une bouteille à chaque plaquette de pilules contraceptives terminée. Se contenter du présent et oublier que ça va finir en pugilat consommé.
Tôt ou tard.

    - Célia ?

Elle a arrêté de pleurer.

    - Oui … ?
    - Faut que tu te change les idées. Bois, drogue-toi, baise ailleurs. Ne cherche surtout pas à comprendre ; parce que tu comprendras jamais. Oublie la réalité par tes propres moyens, par tous les moyens en fait. Le temps que ta tête l’oublie pour de bon. Le cerveau humain est drôlement bien foutu. Occulter ce qui fait mal, c’est son travail. Pense à d’autres mecs. Ne te prive de rien. Fais des listes de ses défauts. Les pires. Les plus honteux. Fais des colonnes, compte. Mens-toi. Le temps qu’il faudra. Applique-toi. Soit parfaite dans ton rôle. C’est une rigueur de chaque seconde.

Welcome to crual world, girl.

    - C’est ce que j’essaie de faire mais … n’arrive pas à savoir si ce que je fais, c’est de l’hédonisme, ou de l’autodestruction

C’est simple pourtant.
Après une rupture, baiser avec un mec pour se changer les idées, c’est de l’hédonisme. Si ce même mec n’arrive pas à bander, alors, c’est de l’autodestruction.

    - C’est de l’hédonisme.

Mens-toi.