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8.5.08

Playground Love



- Combien ça fait de temps qu’on se connaît ?
- Neuf ans.
- Pas mal. Et genre, on a été amoureux au bout de …
- Deux semaines pour toi. Et puis deux heures pour moi.
- Deux heures pour toi ? Je déchire.
- Bah oui, je t’ai rencontré dans une fête sur une plage, pleine lune, et c’était encore l’époque ou je fumais des joints. J’étais farcie. C’était idyllique, le cadre a pas mal jouer, et puis j’étais jeune, idéaliste, impressionnable, je fumais encore des Camels pas lights, pour te dire.
- Ouah, deux heures, je déchire, pleine lune, plage, pétards ou pas. Et deux semaines pour moi… Ok mais comment tu peux être sûre de ça ?
- C’est facile. Le même été, on s’est retrouvés dans une fête. À un moment, on était assis en face l’un de l’autre. On ne parlait pas spécialement, ou de jeux vidéo je crois. Je me souviens que la musique était douce et mélancolique, peut-être les Cure. Et puis tu m’as regardée, sans rien dire, pendant dix secondes. Tu te souviens de ça ? Je m’en souviens aussi clairement qu’un film que j’aurais vu hier. C’est long dix secondes, quand un garçon te regarde dans les yeux, et que tu soutiens son regard, Ca te brûle tout l’intérieur, d’autant que tu sais pas comment ça va se terminer, cet échange sublime et empathique. Il y en a, des choses qui passent par les yeux, en dix secondes. Et la pièce était pleine de monde, et ça riait et ça piaillait, mais je n’ai plus vu ni entendu personne autour de nous, pendant ces dix secondes. C’était comme un plan lynchien. Le temps supendu. Dix secondes ; il n’y avait plus que nos yeux, et un silence cotonneux. Tu avais tout posé. C’était deux semaines après la plage.
- Ouah, tu es une bonne conteuse de souvenirs troublants, mais c’est vrai qu’on s’est fait du mal pour rien quand même.
- Neuf ans moins deux heures ou neuf ans moins deux semaines… Oui, ça donne de bons ratios de frustration, il faut l’admettre.
- On a été nuls. C’était trop facile. On aurait vraiment pu …
- Oui, c’était juste un cadeau, c’était le début de l’été, on était en vacances jusqu’en septembre, on avait vingt ans, et on était fous l’un de l’autre, et en gros n’importe qui donnerait dix ans de sa vie pour revivre ça. Mais en fait, c’était trop beau pour être vrai. Alors pour que ça soit juste « vrai » tu étais maqué, et fidèle. Et tu es resté maqué alors que dans ta tête, c’était juste fini. Tu n’aurais pas été fidèle, tu l’aurais quittée en deux jours. Tu as tout gâché de ce qui aurait pu être la plus belle histoire de ma vie, et peut-être de la tienne. Et pourtant, je t’ai suppliée de venir. Lo-ser.
- Oui mais je me suis débrouillé pour me faire larguer en moins de six mois, et après c’est toi qui avait un mec, ma biche.
- Et quand ça a été fini avec mon mec, tu avais une copine. Trouvée sur Meetic en plus, la honte pour toi, à l’âge que t’avais.
- Il faut bien tuer le temps, et se vider les couilles, aussi. Désolé.
- Note que tu aurais pu m’attendre, au lieu de jeter du pognon par les fenêtres pour une meuf qui avait deux mois d’autonomie.
- Ouais, mais après ça, c’est quand même pas ma faute si pendant la seule saison ou on était célibataires en même temps, et que ça aurait pu être juste parfait, tu as eu des projets super ambitieux pour ta santé, comme te mettre le front du vendredi soir au dimanche midi non stop.
- Hé ho. Doucement sur les reproches hein, monsieur Pétard. J’étais en plein dans la crise des 25, il fallait que je canalise un trop plein d’angoisse dans le sabordage de ma petite personne, histoire de toucher le Fond, et de bien savoir ou il était.
- J’ai vu ça ouais. Tu étais d’ailleurs tellement au fond que tu n’étais pas spécialement à a portée de voix.
- Tu parles… Tu n’es même pas venu me chercher vraiment, tu n’étais pas présent, juste un coup de fil de temps en temps pour vérifier si j’avais fait ou pas mon overdose d’amphés.
- C’est vrai. Mais entre temps on avait décidé d’être comme des meilleurs amis tu vois ? Donc ceinture, bienveillance désintéressée, amitié garçon fille, amour fraternel, tolérance absolue, tout ça.
- Mouais.
- Relou.
- Chiant.
- …
- …
- Peut être que pour une fois, pour deux heures, on devrait oublier le mauvais timing, non ? Ca ne serait pas forcément glauque, juste une sorte de rédemption.
- Mon chéri, je te rappelle, au nom de notre amitié et de notre bien être de presque trentenaires épanouis, que tu es, depuis peu, marié. Ressers-toi donc un verre de vodka, et pour le mauvais timing à expier, on en reparle dans dix ans, si ta situation conjugale a évolué.
- Ok… Mais ce coup ci je t’enverrais un SMS avant.