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3.6.08
ending of an era |
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Je suis sortie de cours y a déjà une bonne heure. Temps perdu à discuter devant le lycée avec les autres, à fumer des clopes à la chaîne, comme si, dans notre vie, nous avions vraiment des problèmes. Et comment on va s’y prendre pour réviser tout le cours de physique, c’est énorme, y a trop de trucs, j’imagine même pas le putain de planning, j’ai pas compris cet exercice, et si c’est ça qui tombe, je suis bonne pour revoir le film l’année prochaine, l’électricité, c’est vraiment trop compliqué, je préfère la mécanique mais c’est quand même pas la joie, comment on va faire si on tombe sur ça, avec cette connasse en arrêt maladie, on n’a même pas eu de cours là-dessus, heureusement que la chimie c’est plus facile, j’espère qu’on aura un truc sur les savons ou les huiles. Après ça, ils sont tous allés prendre leur bus de l’autre coté du boulevard, nos camarades de classe, et me voila toute seule avec lui, le garçon que je veux mettre depuis six mois dans mon lit. Lui, va savoir pourquoi, il n’est pas allé prendre son bus, et il reste planté là, sans prévenir, sur le même bout de trottoir que moi. Et moi, surprise, je ne suis pas rentrée chez moi… juste parce qu’il n’est pas rentré chez lui. Nous sommes tous les deux plantés là, sur la place Joaquim Gasquet, soudain vachement trop grande pour nous. Juste au coin il y a mon café, mon endroit pour souffler. Celui même ou d’habitude, je relis mes cours, je joue au flipper, je mange des beignets au chocolat et je bois des cappuccinos sans réellement me poser d’autre question que celle de l’heure qu’il est. Mais cet aprème, c’est différent. Je me sens mon cœur se serrer dans ma poitrine, et c’est bien un cœur de fille qui me fait mal comme ça. J’en ai presque honte, d’être dans cet état, parce que dans les idées, je ne suis pas une fille qu’on impressionne avec ça : ce n’est pas une attitude dans mes balises. C’est vrai que je n’ai jamais aimé regarder Dirty Dancing ou ce genre de conneries, moi. Dans le fond, je ne suis pas fleur bleue : ce n’était pas mon idéal pour un mental. Bon aller ça suffit. J’essaie de retrouver mes manières de skateuse, après tout, c’est quand même pas la première fois que je me retrouve sur le même trottoir qu’un garçon, pas de quoi s’angoisser de la sorte non ? J’écrase ma cigarette en tournant du pied, je toussote un peu fort, je m’essuie le nez avec le poignet, je prends une pause lascive, les mains dans les poches, sourire genre tout va bien. Mais rien à faire. Principes de garçon manqués ou pas, la seconde d’après je suis juste liquide, juste bonne à regarder le bout de mes pieds se toucher. Mon humour s’est fait la male avec ma désinvolture, on dirait, le petit enfoiré. Ils sont partis tous les deux en vacances à Las Vegas, et ils se foutent bien de ma gueule en éclusant des triple Margaritas au bar du Flamingo. Vu comme c’est parti, peut-être même qu’ils ne se repointerons jamais. Merde. Ce n’est pourtant pas le moment d’être cette fille là. L’horloge de l’école des Arts et Métiers me dit dix sept heures, plus ou moins, et je lui réponds « Déjà ? ». J’ai envie d’écouter les Smashing Pumpkins avec un seul écouteur, parce que ça me détendrait un peu, à défaut de me donner une air sociable. Bon réfléchis. Il y a des bus à cette heure-ci. Il y en a plein. Il pourrait partir. Pourtant il ne part pas. Pourquoi ? Parce que peut-être qu’il a envie de rester avec toi ? Ou alors il a rendez-vous chez le dentiste en face dans vingt minutes. Je reste là, à ne rien faire, encore deux secondes. Je fais mine de passer en revue ce que je pourrais avoir à faire en ville, je regarde ma Baby-G en fronçant les sourcils. Et puis tout ça, ça fait encore deux secondes qui s’envolent aux pays des silences qui durent trop longtemps. J’espère que ça ne se voit pas trop, que je suis amoureuse de lui. J’aimerais qu’il parle, même pour dire un truc sans intérêt, ça me permettrait de rebondir, amorcer un semblant de conversation. Comment c’est possible d’être aussi empotée ? J’hésite à l’inviter à prendre un café, ça n’a quand même jamais tué personne. Sauf que s’il refusait, j’en mourrais. Il regarde ailleurs. Si personne ne parle, là tout de suite, ça va commencer à être ridicule, très très lourd, genre cinéma muet comique, Buster Keaton versus Laurel et Hardy. Et si on rentre dans ce système là, et je vais dire une connerie, comme quoi je dois rentrer chez moi, j’ai un pote à voir, on m’attend, il faut nourrir le chat, je dois faire mes devoirs. Exit music. Il faut que je parle, mais si je dis un truc en premier, je vais bégayer, ou pire, faire des inversions de mots et des lapsus honteux. Je déteste les anges qui passent, je voudrais leur arracher les ailes à coup de mitrailleuse automatique, qu’ils se cassent la gueule du haut des craquelures de leurs images pieuses passées, ces petites enflures. Les anges, ils nous font l’honneur d’une flèche, on tombe amoureux, et pour le reste ensuite, aux premières loges du spectacle, ils ne font plus que se marrer là-haut, depuis leurs petits nuages blancs. Cinq secondes, qu’on est là, on arrive à la limite, bientôt le point de non retour avant la gène partagée. Il faut que je casse à tout prix ce silence. Les autres nous ont dit au revoir comme ça, super vite, pour aller attraper leur bus, nous laissant en plan sans aucune conversation d’entamée. Pas même une histoire coupée en deux dont j’aurais l’heureuse suite à raconter. J’ai trop peur de me prendre un râteau, ça fait six mois que j’attends, six mois, c’est pas rien. J’ai peur qu’il me dise non, ou pire : tu sais, je te trouve super cool et j’aurais bien aimé que l’on soit amis, mais vraiment pour le reste, tu n’es pas mon genre, enfin je veux dire, physiquement tu vois ? Je vois très bien ouais. Je voudrais n’avoir rien à faire de décisif maintenant, je voudrais rentrer chez moi et attendre un autre jour, avec d’autres sous-vêtements. C’est trop dur. Mais je n’ai pas le choix, faut aller au charbon : ce soir, l’école est finie. Dans un mois le Bac, et ensuite rideau. Alors, si je ne fais rien, on ne se reverra pas, et je vais être triste tout l’été, et peut-être toute ma vie (en 1997, Facebook n’existait pas.) Dans mon sac à dos Eastpack, je cherche mes cigarettes, ces bonnes vieilles cigarettes ; toujours là pour m’accompagner dans le monde merveilleux des inhibitions. Je mets un peu de temps à le trouver, mon paquet, peut-être que je fais exprès. J’ai envie qu’il me prenne la main et qu’on aille se rouler des pelles au Parc Rambot jusqu’à la tombée de la nuit. C’est pourtant simple. Pourquoi je ne peux pas lire dans ses pensées ? Je suis sûre que les autres y arrivent, eux. Je lui demande du feu, ça, c’est toujours facile, panne d’inspiration, une petite clope à allumer, et ça laisse toujours quelques secondes pour réfléchir. Il me tend son briquet : - Tu fais quoi là ? Ca te dit d’aller boire un café ? Oh, bordel. Est-ce que je veux aller boire un café ? Attends, attends. Réfléchis. Il vient vraiment de me demander ça, alors. Si je veux aller boire un café. J’ai l’impression que quelque organe aurait explosé dans mon ventre, mais tout est vraiment plus simple qu’il y a une minute, en même temps. Fini la confusion des sentiments, maintenant la dominante c’est la peur. Avec toutes ces émotions, j’ai déjà du mal à allumer ma cigarette normalement, alors... Un café ? La belle affaire : une plombe en tête à tête, qu’est ce que je vais lui raconter ? Pfff. Merde, ça ne s’arrête donc jamais, l’insécurité ? Les travaux d’approche, un jour, ça va me tuer. Surtout ne rien montrer, même si ça fait six mois que j’attends. Six mois, que je suis figée, l’hiver, le printemps, peut-être encore l’été. Je ne suis sortie avec aucun mec cette année, même pas en soirée. Dans la tête, personne d’autre que lui : monomanie. J’ai avorté toute relation. J’ai attendu que sa dernière lubie amoureuse lui passe, et avant ça je l’ai observé galérer avec Faustine Garnier, (note : la meuf que tout le monde veut baiser au lycée.) Puis je l’ai regardé pleurer parce que trois semaines plus tard elle le larguait. Je l’ai vu déprimer comme une merde, et puis enfin relever le nez, et commencer à regarder autour de lui. Ca tombait bien, parce qu’autour de lui, c’est là que j’étais. Et pendant qu’il avait oublié de me regarder, comme je me trouvais trois kilos de trop pour être parfaite, je suis devenue anorexique à mi-temps, histoire de. Et je me suis remise à faire du skate, et j’ai écouté sa musique favorite, loué ses films cultes, lu ses livres de chevet, testé ses drogues préférées. Tout ça sans savoir si on aurait jamais l’occasion d’en discuter. Mais bien sûr, lui, il ne sait rien de tout ça. Peut-être a-t-il juste remarqué y a dix secondes que j’étais là. Que j’étais jolie cet après-midi, dans la lumière de Mai qui tombe comme ça sur moi, sur ce trottoir, avec mon t-shirt Porn Star. - Oh ouais, un café, un coca, pourquoi pas ? Tu sais, j’avais prévu de voir une copine pour réviser, mais elle vient de me bipper pour annuler. Alors, c’est parfait Après, on s’étonne que les filles soient fatiguées. Then I see you You're walking cross the campus Cruel professor Studying romances How am I supposed to pretend I never want to see you again? |